XIXe et première moitié du XXe siècle

De Wikivalais
Vallesia Christiana, premier ouvrage imprimé en Valais, 1744

Les Lumières, le préromantisme et le romantisme ont trouvé quelque écho en Valais: diplomates, hauts fonctionnaires, ecclésiastiques, élite locale, voyageurs se mettent à parler de ce pays. Ils le font en des termes, à la fois nouveaux et ambigus, que le succès transformera vite en clichés. La nouveauté vient du caractère rousseauiste du discours; l’ambiguïté tient à l’hésitation des propos entre l’immobilisme fondé sur une culture traditionnelle encore très présente et le changement rendu possible par la science et la technique. En effet, ce besoin de parler des événements et des institutions qui ont façonné le peuple du Valais se manifeste dans un désir de conserver les valeurs ancestrales de la population (qui s’exprime, au XXe siècle, dans la notion de Vieux-Pays) ou dans un appel pressant à entrer dans la modernité en transformant le canton (assainissement de la plaine du Rhône) et ses habitants (guérison des goitreux).

Les Lumières propagent l’esprit de l’Encyclopédie, notamment le goût de la philosophie, des sciences, y compris des sciences humaines. L’archéologie et, surtout, l’histoire en tirent bénéfice. Le doyen Bridel (1757-1845) en donne en 1820 un bon exemple tardif. Le chanoine Laurent-Joseph Murith (1742-1816) explore le temple de Jupiter au Grand-Saint-Bernard entre 1760 et 1764. De modestes collections numismatiques sont réunies au collège de Sion et à l’Hospice du Grand-Saint-Bernard. Des diplomates, des administrateurs font également connaître l’état du pays dans lequel ils exercent leurs fonctions en rédigeant leurs observations, comme en 1749 déjà Pierre de Chaignon (1703-1787) ou en 1806 Joseph Eschassériaux (1753-1823). La montagne devient à l’honneur avec le romantisme. De nombreux voyageurs décrivent les pays alpins qu’ils traversent; leur habitude de distribuer les notices historiques entre les divers lieux qu’ils visitent est certes logique de leur point de vue, mais elle nuit à un aperçu général de l’histoire. Des Valaisans eux-mêmes jugent qu’il est important de connaître et de faire connaître leur passé «national»; ainsi Emmanuel Bonjean (1795-1841) présente, à Vienne, un aperçu d’histoire valaisanne à l’intention de quelques camarades, ce qui lui vaut la suspicion de la police de Metternich. Nous ne sommes pas là en présence d’œuvres historiques de première main. Cependant ces textes révèlent ce que l’on connaît de l’histoire et de la géographie du pays avec, comme pour étoffer un sujet trop maigre, une propension à s’attribuer quelques pages célèbres de l’histoire européenne (le passage des éléphants d’Hannibal, celui des Huns et des Sarrasins, etc.). Mais ils témoignent surtout du besoin qu’on a de sortir le Valais de l’anonymat où sa petitesse l’avait tenu.

C’est aussi la période faste des annalistes. Anne-Joseph de Rivaz brosse un tableau des années 1798-1834, en témoin oculaire et partial. D’autres auteurs rapportent également des événements de la Révolution et de l’Empire, généralement avec un préjugé anti-français: Jean-Maurice Clément (1736-1810), Charles-Emmanuel de Rivaz (1753-1839), tardivement soutenus en 1867 par Peter Josef Kämpfen (1827-1873), puis en 1899 par Dionys Imesch (1868-1947). D’autres encore traitent de la période 1815-1848, mais du point de vue libéral ou radical: Maurice Barman (1808-1878), Louis Rilliet de Constant (1794-1856), Louis Ribordy (1815-1887).

Avant même que soient calmées les turbulences politiques et que s’instaure la sérénité d’une pax helvetica, des mouvements historiques se développent et s’interpénètrent largement. Des chercheurs, Raphaël Ritz notamment, stimulés par le renouveau de l’archéologie suisse, jettent les bases d’une préhistoire et d’une protohistoire du Valais et préparent ainsi les développements du XXe siècle; une première synthèse des recherches paraît en 1896, l’Urgeschichte des Wallis, de Jakob Heierli et Walter Œchsli. Certains chercheurs attachent leur nom aux fouilles du Forum Claudii Vallensium (Valentin Morand, Albert Naef, Joseph Morand, Christoph Simonett) ou de Saint-Maurice (chanoine Pierre Bourban, Jules Michel). Des historiens veulent apporter au pays une histoire valaisanne dans la mouvance d’une histoire suisse et s’essaient enfin à une œuvre nationale chronologiquement complète: en 1844 le chanoine François Boccard (1808-1865), en 1850 le Père capucin Sigismund Furrer (1788-1865) et, plus tard, en 1888-1889 et 1903 Hilaire Gay (1849-1909). Des éditeurs scientifiques s’attachent à rendre publics les documents — souvent de véritables trésors — conservés dans quelques grands dépôts difficiles d’accès (Valère). Ainsi, Jean Gremaud (1823-1897) prépare un imposant corpus de documents publié de 1863 à 1898 dans les Mémoires et documents de la Société d’histoire de la Suisse romande. Ce travail amène son auteur à proposer une histoire des institutions qui exercent le pouvoir en Valais au Moyen Age, tandis que Frédéric de Gingins-La Sarra (1790-1863) se préoccupe de trouver la place respective de l’Abbaye de Saint-Maurice (par elle aussi de la Savoie) et de l’Evêché de Sion dans la géographie et l’histoire du Valais. Pour sa part, Pierre-Antoine Grenat (1822-1905) s’intéresse à la période moderne du Valais dans un ouvrage qui paraît en 1904. Dans le même temps, quelques importants travaux rendent solides des pans entiers de notre passé, tels ceux de Robert Hoppeler (1868-1928) et de Victor Van Berchem (1864-1938). Cette histoire, quand elle privilégie le Moyen Age, prête attention à la Maison de Savoie et à son implantation valaisanne, et souligne l’emprise sur le pays de seigneurs puissants; quand elle s’intéresse à la période moderne, elle se fait l’écho des points de vue haut-valaisans, tout en faisant la part belle aux sujets bas-valaisans qui subissent, avant de la contester, la République des Sept Dizains. Mais ces travaux ne satisfont pas toujours aux exigences actuelles de la critique historique, soit que leurs auteurs aient eu une formation insuffisante ou une méthode de travail peu rigoureuse, soit surtout que l’accès aux sources ait été gêné par la dispersion des pièces et l’inconfort de leurs dépôts. D’ailleurs, il a manqué alors une histoire du XIXe siècle à laquelle Jules-Bernard Bertrand (1882-1943) eût souhaité se consacrer. Il demeure encore de cette époque une œuvre originale, pluridisciplinaire, sans complexes, mais tout de même critique, Le Peuple du Valais (1903), monument solitaire de Louis Courthion (1858-1922) en l’honneur de son canton d’origine.

On peut encore signaler dans cette période, pour preuve de la précarité de la recherche et des études historiques, des essais d’organisation de sociétés et de publications de revues qui ne réussissent pas à durer: la Société scientifique valaisanne qui est active de 1852 à 1861, le Geschichtsforschender Verein im Wallis qui l’est de 1862 à 1865, ainsi que le Walliser-Monatsschrift für vaterländische Geschichte qui fait paraître entre 1862 et 1865 trente-trois modestes numéros, peu importants quant au contenu, mais révélateurs des orientations historiques haut-valaisannes.

Il ne faut pas taire non plus l’effort de quelques auteurs pour apporter un démenti laborieux à la réputation d’ignorance qu’on fait alors fréquemment au Valais (Gay 1891 et surtout Bertrand 1909). Les chanoines Maurice-Eugène Gard (1824-1890) et Pierre Bourban (1854-1920) s’efforcent de regrouper sous la bannière de saint Maurice les intellectuels catholiques suisses romands. Ils entendent ainsi s’opposer au Kulturkampf et à l’anticléricalisme. Ils le font par une société d’histoire, la Société helvétique de Saint-Maurice, active de 1872 à 1916, et par l’édition d’une revue, dont les principaux articles, à caractère historique, sont réunis dans des Mélanges en 1897 et en 1901.

Enfin, il serait regrettable de ne pas rappeler qu’une certaine conception romantique de l’histoire poussait à l’épopée ou au récit guerrier. La matière existait. Faute d’une exploitation historique, c’est le feuilleton qui s’en est emparé au XIXe siècle et qui a imposé une imagerie historisante de l’affrontement des nobles, de l’évêque et des patriotes. Si on peut constater des progrès décisifs de la recherche historique au XIXe siècle, il faut pourtant signaler quelques lacunes: la recherche archéologique est encore embryonnaire, le projet de mener l’histoire valaisanne jusqu’à 1900 n’a pas abouti; celui de dresser un tableau vivant de la vie culturelle et scientifique en Valais n’a pas convaincu.

En multipliant, dès 1905, les tâches et les compétences des archivistes de l’Etat, le gouvernement valaisan a permis de rassembler les documents dans quelques dépôts, de développer l’archivage et de faciliter les conditions de travail des chercheurs. Ainsi, avec l’appui moral des sociétés d’histoire (dès 1888 pour le Haut-Valais, 1915 pour le Bas) qui souhaitent la sauvegarde des témoins du passé, les matériaux nécessaires à une histoire valaisanne sont réunis de plus en plus nombreux, notamment aux Archives d’Etat, à Sion, sous la direction de l’abbé Leo Meyer. Grégoire Ghika poursuivra cet effort. Quelques historiens participent, pour le Valais, à l’entreprise nationale du Dictionnaire historique et biographique de la Suisse (1921-1934): Leo Meyer, Louis Courthion, Dionys Imesch, Jean-Emile Tamini (1872-1942), Léon Dupont Lachenal, Jules-Bernard Bertrand, Johann Siegen (1886-1982), Wolfgang Amadeus Liebeskind (), etc. Le chanoine Dionys Imesch lance en 1916 Die Walliser Landrats-Abschiede seit dem Jahre 1500 qui se poursuivent encore de nos jours par les soins successifs d’André Donnet, Bernard Truffer et Hans-Robert Ammann. Le chanoine Léon Dupont Lachenal (1900-1990) prépare avec l’aide de nombreux correspondants bénévoles l’Armorial valaisan qui paraît en 1946. Les facilités d’accès aux archives paroissiales et même communales de certains curés les poussent à publier des monographies, suivant un modèle préétabli et souvent avec la collaboration et les conseils des chanoines Jean-Emile Tamini ou Dionys Imesch.

Bibliographie

  • Histoire du Valais, Annales valaisannes 2000-2001, Sion, 2002


Outils personnels