Pinèdes

De Wikivalais

Installées il y a 13 000 ans, les pinèdes sont les forêts les plus anciennes de Suisse. Face à la concurrence des autres essences, le pin sylvestre s’est replié dans des endroits spéciaux, à sol pauvre, sec ou mouillé. Les grandes vallées internes des Alpes lui ont bien convenu, avec leur climat à la fois sec et contrasté et leurs sols minéraux qui rappellent aujourd’hui encore les temps postglaciaires. C’est ainsi que le Valais a gardé les pinèdes les plus étendues de Suisse (environ 10 000 ha). Ces forêts relictes méritent admiration et respect à double titre pour leur longue histoire et pour leur flore riche de particularités.

Sommaire

Caractères de pin sylvestre

Comme arbre pionnier, comme colonisateur d’espaces vides, le pin sylvestre se montre très adaptable. Il supporte chaleur et sécheresse comme le chêne pubescent et tolère le froid presque aussi bien que l’épicéa. Son aire de répartition couvre ainsi toute l’Europe, des plaines de Scandinavie aux montagnes du sud de l’Espagne. En Valais, on le rencontre principalement à l’étage montagnard, mais aussi dans le collinéen et le subalpin.

Le pin sylvestre se reconnaît facilement à ses aiguilles courtes et à la teinte rougeâtre des branches et de la partie supérieure du tronc. Lorsque l’arbre croît, la vieille écorce se détache en minces lamelles et laisse apparaître les couches plus jeunes, donnant au pin sa couleur caractéristique. En terrain très sec, la croissance ralentit, l’écorce ne se renouvelle pratiquement plus et le tronc reste entièrement gris. Le port du pin varie beaucoup selon les conditions de croissance: sur le Plateau suisse, sa silhouette élancée peut atteindre 30 m de haut; sur les sols secs de Finges, il devient parasol ne dépassant guère 7 à 20 m; sur les terrains acides d’altitude, au-dessus d’Erschmatt ou d’Ausserberg par exemple, il évoque quelque estampe japonaise par ses branches tordues et ses couronnes à la fois allongées et très touffues; sur la roche vive, il atteint un âge respectable, mais reste miniature, ressemblant à un véritable bonzaï. Le degré de sécheresse fixe la hauteur définitive du pin. En effet, l’arbre fonctionne un peu comme une pompe: plus la sécheresse est prononcée, plus il faut de force pour tirer l’eau du sol et la monter jusqu’aux plus hautes branches. La pompe atteint bientôt une certaine limite, à partir de laquelle la croissance du tronc se poursuit non plus en longueur, mais en épaisseur. Voilà pourquoi les pins d’une forêt ont souvent la même hauteur, malgré de grandes différences d’âge. C’est ce qui explique aussi les couronnes aplaties et les troncs épaissis au sommet. Seuls les tout jeunes pins présentent une forme conique régulière, qui se prête à la détermination de l’âge, car chaque année ajoute un étage de branches.

Le pin sylvestre présente tous les avantages propres aux essences pionnières: exigences réduites vis-à-vis du sol et du climat, croissance rapide dans des conditions favorables, grand pouvoir d’expansion grâce à une production abondante de petites graines ailées que le vent peut emporter très loin. Mais cette stratégie basée sur la croissance et la reproduction s’accompagne aussi d’inconvénients au niveau de la résistance.

Le pin sylvestre est très sensible à la concurrence des autres arbres, aux incendies, à la pollution atmosphérique et aux attaques d’insectes parasites. Il ne peut pas se régénérer comme le chêne à partir de rejets de souche. Il a besoin de pleine lumière pour germer et croître. Manque de terrains propices à la colonisation, concurrences d’autres arbres, problèmes de résistance: toutes ces conditions font que le pin a, de nos jours, la vie dure.

Pinèdes calcicoles

Un examen plus attentif des plantes du sous-bois permet de distinguer les pinèdes des terrains calcaires et celles des sols siliceux, avec dans chaque catégorie plusieurs types déterminés par l’humidité et l’altitude. Il est important de saisir ces nuances pour apprécier les réelles possibilités du pin en matière de croissance, régénération et survie. Des classifications définissent les différents types de pinèdes en fonction de plantes dominantes de leur sous-bois.

  • La pinède à euphraise visqueuse est une particularité du Valais central. Elle se rencontre sur les pentes calcaires très ensoleillées de la vallée du Rhône, entre Saillon et Gampel, dans les endroits les plus chauds de l’étage collinéen. C’est la plus sèche de toutes les forêts du pays. Les sols caillouteux accentuent l’aridité et empêchent l’installation de la chênaie pubescente, bien que le chêne y joue parfois un rôle important. Les arbres ne dépassent guère 15 m de haut. Dans le sous-bois, la laîche humble forme une sorte de gazon réparti par grosses touffes à nuances brunes. C’est là qu’il faut chercher l’euphraise visqueuse.
Il s’agit d’une plante méditerranéenne rare. Ses tiges ramifiées de 20 à 50 cm de hauteur passent facilement inaperçues, à cause de leur floraison tardive et discrète. Mais s’il vous arrive de les effleurer, vous sentirez un inoubliable parfum de citronnelle. Dans les clairières et les sous-bois baignés de lumière, la flore s’enrichit de nombreuses espèces de la steppe et de la chênaie.
C’est ainsi que les pinèdes qui recouvrent les sommets et les pentes les plus ensoleillées des collines de Finges recèlent une concentration exceptionnelle de raretés, telles l’onosma de Suisse, la petite coronille ou la bugrane naine.
  • La pinède à laîche humble ressemble à la précédente, mais ne contient pas d'euphraise visqueuse. Elle se rencontre dans des terrains un peu moins arides et couvre de grandes surfaces sur les coteaux calcaires, jusqu'à l'étage montagnard, entre les vallées des Dranses et la région de Brigue. C'est une forêt assez dense, dont la hauteur peut atteindre 20 m. Dans ces conditions, la flore s'appauvrit et perd une bonne part d'espèces subméditerranéennes. La laîche humble, avec ses touffes caractéristiques, domine dans le sous-bois. Elle doit son nom à des épis bas qui restent cachés parmi les feuilles. Légumineuse à belles fleurs roses, la bugrane à feuilles rondes l'accompagne souvent, surtout en altitude… L'astragale sans tige, rareté héritée d'Europe orientale, étale ses étoiles de feuilles duveteuses dans les lisières sèches, principalement en Haut-Valais, à partir de Finges.
  • La pinède à laîche blanche est liée à des sols calcaires, modérément secs, assez riches et bien pourvus en humus. C'est là que le pin pousse le mieux; il atteint facilement 20 m de haut. Ce type de pinède est répandu de la vallée des Dranses à la région de Brigue, sur des revers ou entre les collines de Finges. Le Bois de Vétroz ou le Bois de la Borgne – ou du moins ce qu'il en reste – représentent les derniers témoins en plaine de ces forêts autrefois très étendues sur les cônes de déjection des affluents du Rhône. Dans le sous-bois, la laîche blanche forme des gazons denses et fins, d'un beau vert tendre, avec des inflorescences bien visibles au printemps.
Dans l'humus et la mousse, la polygale faux-buis pousse aux côtés de plantes discrètes mais intéressantes, parmi lesquelles plusieurs espèces de pyroles et le petit orchis rampant. Parfois, le noisetier, le chèvrefeuille des haies, le cornouiller sanguin et d'autres buissons prennent le dessus.
  • La pinède à bruyère ressemble à la précédente. C'est la plus répandue en Suisse. Elle se rencontre sur des terrains calcaires relativement humides, à basse altitude. Dans ces conditions, le pin ne parvient à échapper à la concurrence des autres arbres qu'en poussant sur des sols caillouteux ou pauvres: alluvions grossières au Bois-Noir, éboulis calcaires et affleurements de gypse à Finges, roches de l'éboulis calcaires et affleurements de gypse à Finges, rochers de l'éboulement à Derborence. La bruyère incarnate pousse aux côtés de la laîche blanche et s'étale par endroits en tapis denses, tout rougeoyants de fleurs au premier printemps. L'humidité du sous-bois favorise le développement des buissons. Au Bois-Noir, frênes et érables se mêlent aux pins.

Pinèdes acidophiles

La pinède à canche recouvre les terrains acides et secs, dans la région de Martigny et de Bovernier. Graminée caractéristique, la canche flexueuse se reconnaît à ses tiges grêles, légèrement sinueuses à la hauteur de l'épi. Elle indique l'acidité du sol, au même titre que la véronique officinale, l'antennaire dioïque ou le silène penché. La pinède à canche est particulièrement riche en espèces, dont beaucoup d’origine méditerranéenne.

  • La pinède à fétuque bigarrée est l’équivalent de la précédente en Haut-Valais. Les rochers acides qui affleurent par endroits sont colonisés par la joubarbe aranéeuse, par le céraiste des champs et surtout par les grosses touffes piquantes de la fétuque bigarrée.
Ce type de pinède se caractérise aussi par la minuartie à feuilles de mélèze et par le genévrier sabine, dont les tapis denses interrompent souvent le couvert forestier.
  • La pinède à callune se rencontre en climat humide, principalement dans la vallée du Trient, sur des sols réduits à une simple couche d’humus à même la roche acide.
  • La pinède à myrtille, enfin, remplace la précédente un peu plus haut, dans la même région. Avec l’altitude, la flore accompagnant le pin tend à s’appauvrir.

Peuplements de pins de montagne

Le pin de montagne relaie parfois le pin sylvestre en altitude, jusqu’à la limite supérieure de la forêt. Il s’en distingue par un tronc gris jusqu’au sommet. Normalement dressé dans les Alpes occidentales, il prend un port plutôt couché dans les Alpes orientales. Les deux formes sont représentées en Valais. Le pin de montagne dressé se rencontre ça et là dans les forêts d’altitude, par exemple sur les hauts de Chandolin, et aussi dans les tourbières, comme celle du lac de Champex. Particulièrement apte à retenir la neige sur de fortes pentes, la forme couchée constitue des massifs parfois importants, hauts de 3 à 5 m, sur roche calcaire. Les dalles du Catogne et celles du Haut de Cry, dans la région de Derborence, en offrent de beaux exemples. En réalité, sous le nom de pin de montagne se cachent peut-être plusieurs races capables de s’hybrider avec le pin sylvestre, ce qui ne facilite pas l’identification.

Les pinèdes et l'homme

Selon certaines hypothèses, l’homme aurait favorisé l’extension des pinèdes en modifiant les forêts d’origine par le feu, le pâturage, les cultures et l’exploitation sélective de bois intéressants comme le chêne. Mais il faut remarquer que le pin supporte ces différentes interventions plutôt moins bien que le chêne et qu’il joue un rôle peu important dans la recolonisation des friches actuelles. En réalité, tout porte à croire que les pinèdes valaisannes sont pour la plupart héritées d’un lointain passé. Occupant des sols de qualité assez médiocres, elles ont certainement subi moins de défrichements que les autres forêts de basse altitude.

Elles ont par contre souffert du feu, car la résine contenue dans le bois et les aiguilles rend le pin très inflammable. Jusqu’à une époque récente, il y avait des incendies tous les deux ou trois ans dans la région de Finges. En 1979 encore, le feu ravageait 120 ha du coteau situé en amont de Loèche. L’expérience montre que la plupart des pinèdes parviennent à se régénérer d’elles-mêmes après une incendie; il faut compter quelques dizaines d’années ou plus suivant le degré de sécheresse. Dans les endroits un peu humides, les graines de pin profitent immédiatement du sol nu et de la pleine lumière pour germer. Parfois, les essences feuillues pionnières comme le bouleau et le tremble se développent plus vite et forment un stade transitoire. Mais les pins reprennent le dessus tôt ou tard. Il en va tout autrement dans les endroits les plus secs: le pin a de la peine à germer et à franchir le cap des premières années.

C’est ainsi que la régénération de la pinède à euphraise visqueuse s’avère très lente, voire impossible dans certains cas.

Pollution de l'air

Le fluor dégagé dès le début du siècle par les usines d’aluminium de Martigny, Chippis, puis Steg constitue l’un des cas de pollution de l’air les plus anciens et les mieux documentés.

Les expériences menées en atmosphère contrôlée montrent que le pin sylvestre est l’un des arbres les plus sensibles au fluor.

Dès la mise en service des usines, les pins ont commencé à roussir, puis à sécher. Mais il a fallu attendre jusqu’en 1982 l’installation des premiers filtres. Entre-temps, quelque 11 000 tonnes de fluor ont passé dans l’atmosphère du Valais… et sont en partie revenues à terre. Ce poison se retrouve maintenant dans le sol, où il continuera d’influencer pendant longtemps encore la santé des arbres. Certes, la situation s’est quelque peu améliorée sur le plan du fluor, mais il en va tout autrement pour d’autres polluants comme les oxydes d’azote, les composés soufrés ou l’ozone. Même si ces facteurs ne peuvent être tenus comme seuls responsables du dépérissement des forêts, ils n’en contribuent pas moins à perturber la physiologie de l’arbre et à amoindrir sa résistance à la sécheresse, aux maladies et aux attaques d'insectes. Les pinèdes les plus touchées se trouvent à proximité des centres industriels. C'est le cas à Charrat-Saxon, à Viège et à Ausserberg. En réalité, toutes les pinèdes, quel que soit leur type, souffrent d'un certain affaiblissement et subissent des attaques sans précédent de l'hylésine. Les dégâts de ce bostryche se voient bien dans le paysage, sous forme de taches rouges correspondant chacune à 10-20 pins dont les aiguilles ont irrémédiablement séché. On n'a pour le moment pas trouvé d'autre parade que l'écorçage ou l'évacuation des arbres atteints. Quant aux chenilles processionnaires qui tissent leurs nids de soie dans les branches hautes en quelques endroits parmi les plus chauds, elles ne posent pas trop de problèmes.

Quel avenir pour les pinèdes

Les pinèdes subissent actuellement des dégâts tels que leur existence pourrait bien être remise en cause. Par quoi seront-elles remplacées? Par une végétation buissonnante ressemblant à celle des couloirs d'avalanches? Ou par des ouvrages de protection? L'avenir le dira. Mais on peut relever déjà maintenant quelques faits intéressants. Dans les endroits chauds et secs par exemple, les chênes pubescents du sous-bois semblent se développer à la place des pins dépérissants. Sur les coteaux ensoleillés du Haut-Valais, la forêt tend à céder du terrain aux tapis de genévrier sabine, tandis que sur les revers, le bouleau pourrait bien jouer un rôle de plus en plus important.

N'oublions pas que les pinèdes représentent pour la plupart un héritage des temps postglaciaires. Certes, leur flore a changé au cours des âges, mais le pin est toujours là. C'est peut-être à ce caractère de forêts relictes qu'elles doivent leur sensibilité particulière aux polluants atmosphériques. Quoi qu'il en soit, leur état est un signal d'alarme qui devrait nous rappeler que notre santé, au même titre que l'avenir d'autres forêts, est en jeu.

Bibliographie

  • Philippe Werner, La Flore, Martigny, 1988

Article connexe



Outils personnels