Libellule

De Wikivalais

D’un vol calme et puissant, la plus grande de nos libellules, l'anax patrouille, tel un bijou scintillant, le long de la rive ensoleillée du lac de Montorge et soudain, démarre comme une flèche pour expulser, dans un bruissement d’ailes entrechoquées, un congénère qui a eu l’outrecuidance de violer son domaine.

Aussi impressionnantes qu’elles soient, couleuvres et libellules ne présente aucun danger. On peut donc suivre sans crainte les évolutions de la libellule déprimée, ainsi nommée en raison de l’aplatissement de son abdomen, qui hante parfois les rives nues et se pose à intervalles réguliers sur un roseau cassé pointant au large, pour faire le guet. Une observation attentive révèle la présence des frêles demoiselles, ces libellules de petite taille, au corps délicat comme un collier de perles. Quelques agrions porte-coups, mais surtout de nombreux agrions élégants effleurent la rive de leur vol léger, tandis qu’au large, dans la ceinture de nénuphars, les naïades aux yeux rouges sont en pleine activité de ponte. Les espèces d’automne se montrent à peine ou sont en erratisme de maturation sur les terrains de chasse comme le sympétrum vulgaire qui patrouille au milieu des papillons, sur le flanc sud de la colline de Montorge. Dès la fin juillet et en août, les sympétrums rouge sang pondent en tandem sur la vase humide, le mâle tenant fermement le cou de sa compagne entre ses pinces anales. Il lui évite ainsi les désagréments de la visite galante d’un concurrent.

Parce que leur corps, doté de petits sacs aériens, s’allège quand le soleil les réchauffe, les libellules ne volent guère par temps couvert ou venteux. Il faut alors fouiller attentivement la végétation du regard pour découvrir leurs cachettes. Traversant avec Christian Keim les tourbières d’Esserte sur Hérémence un jour d’août plutôt frisquet, j’ai appris que les odonates se repèrent aussi à l’ouïe! Rien ne volait sous les nuages, mais des bruissements nerveux dans les laîches, signalaient ici un couple d’aeschnes des jonc, là une aeschne azurée affairée à pondre.

Sommaire

Un cycle bien réglé

Le stade larvaire constitue la majeure partie de la vie des libellules et peut durer de quelques mois chez les lestes du genre Sympecma dont l’adulte hiverne, à plusieurs années chez les cordulégastres qui vivent dans des eaux froides. La libellule proprement dite ne vit guère plus de deux mois. Nos libellules n’ont, en principe, qu’une génération par an et c’est l’étalement des périodes individuelles de vol qui permet d’observer certaines espèces pendant trois ou cinq mois. Aux premiers beaux jours du printemps et pendant l’été indien, un petit nombre d’espèces précoces ou tardives, effectuent respectivement leurs premières et dernières sorties.

La saison des libellules commence à mi-mars. A Finges ou au Verney près de Martigny, à peine les grenouilles rousses ont-elles pondu qu’arrivent les lestes bruns. Avec le leste enfant, son sosie, ces fragiles zygoptères sont les seules libellules suisses qui passent l’hiver à l’état adulte. Elles recherchent pour ce faire un massif de grandes herbes bien abrité, même assez loin de l’eau. Elles sont, en effet, capables de résister à des températures allant jusqu’à 170 C. et se réveillent sous la douce tiédeur des premiers rayons du soleil de mars. Cette capacité d’échapper à la morsure du gel ne les met pas à l’abri du brûlis ou des fauchages hivernaux des talus qui les accueillent…

En avril, elles ont toutes regagné l’étang et l’on peut voir des dizaines de couples de lestes bruns adopter leur posture typique, le mâle tenant la femelle par la nuque à l’aide de sa pince caudale,.pendant qu’elle pond sur les déchets de végétation flottant près des rives encore désertes. Une baisse de la température au-dessous de 100 C peut retarder cette activité : chez le leste enfant, la ponte sera alors déposée sur des tiges vertes hors de portée des grenouilles. La petite nymphe au corps de feu, une fragile demoiselle au corps rouge, précoce elle aussi, se montre dans la seconde moitié d’avril à Finges et un peu plus tard en montagne. La cordulie bronzée, la libellule déprimée, l’agrion élégant et l’agrion porte-coupes, par exemple, figurent au nombre des espèces précoces.

Entre mai et septembre, le nombre d’espèces actives croît rapidement :on peut alors observer toutes les espèces, plus particulièrement en juillet. Octobre marque le déclin de ces insectes féeriques, pourtant l’arrière-saison est plus riche qu’avril et compte des espèces tardives qu’on ne voit guère voler avant la fin juillet, notamment les délicats sympétrums qui sont parmi les derniers actifs. A ce calendrier des éclosions échelonnées au fil des mois, se superpose un horaire quotidien : les libellules précoces pondent plutôt dans la journée que les tardives. Enfin, certains odonates quittent leur lieu de naissance pendant une période de maturation et se rassemblent sur des terrains de chasse ou de parade. Pour connaître toutes les libellules d’un étang, il faut le visiter plusieurs fois dans la saison pendant plusieurs années.

Un groupe dynamique

L’Atlas de distribution des libellules de Suisse, publié en 1987 sur la base d’anciennes informations et de sondages, recense 44 espèces pour notre canton. Christian Keim a découvert onze nouvelles espèces: le cordulegastre annelé présent dans des ruisselets apparemment insignifiants, le gomphe à pinces aperçu sur les rives du Léman, le sympétrum jaune d’or, dans la région de Morgins, l’anax porte-selle et l’orthetrum à stylets blancs, des migrateurs qui se sont reproduits au Verney, le leste verdoyant noté au même endroit. Il faut encore mentionner la (re) découverte de cinq espèces présentes en Valais à la fin du siècle passé à en croire les collections du Musée cantonal d’histoire naturelle : la cordulie à taches jaunes, la cordulie métallique, le sympétrum à l’abdomen déprimé, l’orthétrum brun et le gomphe joli. A peine (re) découvertes, ces espèces figurent parmi les plus menacées : c’est bien à cause de leur extrême rareté qu’elles avaient échappé aux sondages précédents!

Cette prospection systématique a également permis la découverte de populations passées inaperçues à ce jour dans des étangs éloignés de toute desserte routière. Tel est le cas pour le leste dryade dans deux petits marais forestiers à plus de 1400 m d’altitude ou d’espèces alpines, comme la cordulie arctique.

Ce joli résultat est à mettre au crédit de la diversité de nos rares zones humides. Le climat continental explique la présence du lest enfant, une espèce dont la répartition ressemble à celle de l’adonis et dont les populations suisses sont confinées à la plaine valaisanne. Plusieurs espèces boréo-alpines habitent nos marais (Flesch, Moosalp, Arpille etc.) et nos petits lacs de montagne (Morgins, Derborence, Essertse, etc.): agrion hasté, aeschne azurée, cordulie arctique, cordulie alpestre, leucorrhine douteuse atteignent en Valais des altitudes records pour l’Europe. Dans ce registre, il convient de rechercher l’aesch subarctique une espèce découverte en Suisse en 1976 seulement, mais pas encore notée en Valais.

Conditions thermiques obligent, ce sont les étangs et les marais de plaine et du bas coteau ensoleillé qui hébergent le plus grand nombre d’espèces. Mais il n’y a pas deux sites semblables : ici une tourbière abrite des leucorrhines inféodées aux eaux acides, là une ceinture de nénuphars ou de potamots à feuilles flottantes accueille la ponte des naïades, ailleurs, c’est un saule surplombant l’eau qui reçoit sur ses rameaux celle du leste vert, ailleurs encore le caloptéryx fréquente un ruisseau propre et ombragé.

Finges avec ses multiples étangs et son ruisseau pur, héberge 28 espèces, dont 2 ont ici leur unique station valaisanne. L’une d’elles, la leucorrhine à front blanc est même rarissime en Europe. Autre localité record, le Verney de Martigny, avec plus de 30 espèces dont une y retrouve son unique pied-à-terre valaisan. Ces deux sites de 36 espèces au total servent de refuge aux trois-quarts des libellules valaisannes.

Les étangs artificiels, les lacs du plateau de Montana aux rives entretenues, les gravières aux berges monotones et les canaux tondus sont déserts, à peine visités par des espèces pionnières. Même la réserve de Pouta-Fontana est pauvre : l’eau froide chargée de limons et polluée ne convient pas aux insectes aquatiques.

Une formidable puissance de vol jointe à un comportement migratoire ou erratique, véritables adaptations à des biotopes temporaires par rapport aux milieux secs, explique l’arrivée massive d’une espèce méditerranéenne, l’anax porte-selle, en été 1989. L’omniprésence d’espèces pionnières, comme l’orthétrum cancellé et la libelulle déprimée capables de coloniser n’importe quel plan d’eau, même dépourvu de végétation (gravière, étang de jardin) s’explique de la même façon. C’est encore cette mobilité qui est à l’origine du rapide développement de nouvelles populations sur les rives de bassins de l’autoroute. Mais toutes les espèces ne font pas preuve d’un tel dynamisme: le confinement de la leucorrhine à front blanc, de la libelulle fauve et du caloptéryx vierge au seul site de Finges ; celui du caloptéryx éclatant au canal de Lalden illustrent l’importance de certaines biotopes irremplaçables. La région la plus favorable du point de vue thermique, la plaine, est aussi celle qui a subi les plus grandes pertes de marais : pour deux espèces exigeantes qui subsistent, combien ont disparu sans laisser de traces?

Bibliographie

  • Pierre-Alain Oggier, La Faune, Martigny 1994

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