Italianità en Valais

De Wikivalais

Sommaire

Résumé

Si l’Italianità en Valais figure sur la liste cantonale valaisanne, c’est parce que les Italiens, premier groupe migrant conséquent établi dans le canton, ont apporté et apportent à la vie économique, sociale et culturelle du Valais une contribution essentielle. Inscrite dans la longue durée, cette contribution se traduit dans l’apport d’associations multiples : missions catholiques, colonies italiennes, sociétés savantes, clubs de football, troupes de théâtre… Elle se traduit aussi dans l’apport de particuliers : entrepreneurs en bâtiment devenus mécènes sportif ou culturel, cinéastes, humoristes, écrivains, scientifiques… Autant de facettes de la présence italienne dans le canton qui rappelle que l’identité sociale et culturelle du Valais et les « traditions vivantes » qui en sont la manifestation concrète s’élaborent et se modulent en permanence dans la relation complexe instaurée entre ceux qui se déplacent, partant ou arrivant, et ceux qui restent.

Ainsi l’Italianità en Valais est-elle exemplaire en ce qu’elle apparaît comme un échantillon du processus similaire qui se déroule à l’échelle nationale, marqué de la même façon par les échanges entre la population locale et les groupes migrants. L’inscrire comme « tradition vivante » sur la liste cantonale et fédérale peut répondre à l’aspiration exprimée dans le formulaire d’inscription: contribuer à une prise de conscience de la diversité culturelle en Suisse et de son potentiel créateur.

Les Italiens en Valais: associations et particuliers au sein de la vie sociale et culturelle

Mission catholique italienne, Naters, 1976. Photo Médiathèque Valais – Martigny ; René Ritler.‎

L’identité sociale et culturelle de la collectivité « Valais », c’est-à-dire ce qui la distingue des autres proches et lointaines et amène sa reconnaissance comme telle, et qui se manifeste dans un système de représentations et de pratiques, de « traditions vivantes » en l’occurrence, ne s’élabore qu’au travers des relations que les différents groupes constitutifs de cette collectivité « Valais » entretiennent avec celles qui l’entourent ; elle se module donc en permanence en fonction des fluctuations que ces relations connaissent au fil des siècles.

Les groupes issus de l’immigration participent donc du processus culturel et social à l’origine de la collectivité « Valais » ; le rôle des Italiens est à cet égard exemplaire. Premier groupe migrant conséquent établi dans le Valais industriel, les Italiens ont fourni un apport considérable à la vie économique, sociale et culturelle du Valais. Cet apport se traduit dans l’activité d’associations multiples qui rendent visibles les « traditions vivantes » nées de cette présence italienne en Valais : missions catholiques comme la Missione cattolica italiana per tutto il Vallese, créée à Naters en 1912, écoles recevant gratuitement livres et cahiers du Ministère des affaires étrangères de Rome, colonies italiennes, sociétés savantes (telle la Società Dante Alighieri), clubs de football, troupes de théâtre, autant d’expressions de la diversité stratifiée de l’Italianità en Valais. Cet apport se traduit aussi dans l’activité de particuliers comme les D’Alpaos, Fantoni, Gentinetta, Gianadda, Rabaglia, Recrosio… , entrepreneurs, collectionneurs, artistes, tous très actifs dans les domaines clés de la construction, du tourisme et de la culture dans le Valais contemporain. Cette présence italienne en Valais et ses manifestations vivantes bénéficient de l’appui du Consulat italien installé à Brigue et à Sion, ainsi que du « Comité des Italiens de l’étranger du Valais » (Comitato degli Italiani all’Estero Vallese Sion), qui s’intéresse de près aux relations instaurées au fil des siècles entre l’Italie et le Valais, un intérêt que partagent aujourd’hui les institutions universitaires, comme l’Université de Lausanne ou l’Institut piémontais Giorgio Agosti à Turin, et le monde politique: une table ronde, parrainée par le Consulat Général d’Italie de Lausanne, a réuni le 17 septembre 2011 dans la Salle du Grand Conseil Valaisan à Sion, des représentants des autorités valaisannes et italiennes sur le thème Intégration et participation. De migrants à citoyens.

Du bâtiment à la culture: une présence toujours vivante

Ces associations et ces particuliers sont à l’origine de manifestations diverses, fêtes, joutes sportives, représentations théâtrales, festivals, expositions, projections de films, autant d’expériences concrètes auxquelles la population locale participe.

Ainsi par exemple le festival Bell’Italia tenu à la Belle Usine à Fully en juin 2010 ou l’exposition de photographies Cantina transalpina que les D’Alpaos ont montée en juin 2007 sur la place centrale de Brigue en hommage aux Italiens venus en Valais pour creuser les tunnels du Simplon et du Lötschberg. Un des descendants de cette famille, Jean-Pierre D’Alpaos, a reçu le prix de la ville de Brigue le 18 novembre 2010 pour son engagement culturel en faveur de la musique, du cinéma et de la littérature dans le Haut-Valais. Les entreprises Fantoni et Gentinetta, établies à Brigue, dominent le secteur de la construction dans le Haut-Valais, continuant à mettre en œuvre aujourd’hui le savoir-faire de leurs ancêtres. Il en va de même sur le plan alimentaire de la fabrique de pâtes Germanini à Brigue et de la rizerie du Simplon Torrione à Martigny. Dans le Bas-Valais, il faut citer les entreprises Giovanola, Conforti et Gianadda. A relever que l’ingénieur Léonard Gianadda, petit fils d’un maçon piémontais, a bâti à Martigny la Fondation Pierre Gianadda dont les expositions sont connues dans toute l’Europe.

Le cinéaste Denis Rabaglia, né à Martigny, a fait ses premières armes dans les studios d’une télévision locale avant d’être remarqué pour ses courts métrages (Grossesse nerveuse), ses longs métrages Azzuro et Marcello Marcello et sa mise en scène de Novecento de l’écrivain italien Baricco. Quant à l’humoriste Frédéric Recrosio, né à Sion, il a fréquenté l’école de théâtre de Martigny et crée des spectacles en solo qu’il présente en Suisse et en France (Rêver, grandir et coincer des malheureuses, ou Aimer, mûrir et trahir avec la coiffeuse) ainsi que des spectacles en chansons (ça n’arrive qu’aux vivants, présenté en Valais dans le cadre des Scènes valaisannes 2011). Par ailleurs, le statut du migrant a fait l’objet de nombreux textes de la part d’écrivains valaisans comme Maurice Chappaz et Pierre Imhasly. Parmi les plus jeunes, Adrien Pasquali, né dans la vallée de Bagnes en 1958 et mort à Paris en 1999, se présente lui-même comme « un Italien de langue française » ; il publie en 1984 un livre intitulé Eloge du migrant, suivi de Les Portes d’Italie en 1986 et de La Matta en 1994. En 2011, les éditions Zoé lui consacrent un livre d’hommages dirigé par Sylviane Dupuis et, dans son livre Lettres au Pendu, publié la même année, l’écrivain valaisan Jérôme Meizoz salue sa mémoire.

Enfin la sauvegarde de la mémoire de l’histoire des relations instaurées entre l’Italie et le Valais se trouve au coeur des préoccupations du « Comité des Italiens de l’étranger du Valais ». Dans le cadre du 150ème anniversaire de l’Unité italienne, ce comité organise durant toute l’année 2011 des manifestations sur le thème « Italiens en Valais : nos racines historico-culturelles, notre futur ! ». Parmi ces manifestations figure le cycle de films « Cinéma et histoire du Risorgimento » inauguré le 27 mai 2011 au Lycée-collège des Creusets à Sion avec la projection du film du réalisateur Nanny Loy Les quatre journées de Naples.

Enfin le monde académique s’intéresse de près à l’apport des Italiens à la vie économique, sociale et culturelle du Valais. A l’Université de Lausanne, Saffia Elisa Shaukat achève une thèse en science politique intitulée Travail temporaire et politiques migratoires en Europe : le cas des saisonnier-ère-s en Suisse (1949-2002) ; un chapitre y est consacré au Valais. L’institut piémontais Giorgio Agosti pour l’histoire de la Résistance et de la société contemporaine manifeste un intérêt similaire : il organise à Turin les 29 et 30 septembre 2011 un séminaire international qui se propose de poser les bases de nouvelles études des mouvements sociaux à travers les Alpes. Il recherche des partenaires en Valais pour constituer un groupe de recherche transfrontalier.


Des passeurs de frontières

Demoiselles de la colonie italienne à Don Bosco, Sion, 5 avril 1954. Photo Médiathèque Valais – Martigny ; Raymond Schmid.‎

La contribution des Italiens à l’élaboration de la « collectivité Valais » s’inscrit dans la longue durée : les relations instaurées avec l’Italie au fil des siècles ont joué un rôle déterminant dans l’histoire du Valais : elles sont en quelque sorte le socle originel de sa vie économique, politique, sociale et culturelle.

Au 13ème siècle, ce sont des marchands milanais qui demandent à l’évêque de Sion d’assurer l’ouverture du col du Simplon : il s’agit pour eux d’accéder aux foires de Champagne à mi-chemin entre l’Italie et les Flandres, les deux berceaux de l’économie de marché européenne. Des banquiers lombards s’établissent dans leur sillage à Brigue et à Sion tandis que foires et marchés s’y multiplient, attestant la vitalité des échanges avec Domodossola et Milan.

A partir de la Renaissance, des artisans, des artistes et des commerçants venus de Lombardie et du Piémont introduisent dans un Valais dominé par l’élevage de bétail et l’agriculture un savoir-faire spécialisé dans des domaines où la population locale ne dispose que de compétences lacunaires, le travail de la pierre, du cuivre et de l’étain notamment, indispensable à la vie économique et aux échanges marchands. C’est ainsi que potiers, chaudronniers, cordonniers, rémouleurs et colporteurs viennent se mêler à la population locale dans les villes de la plaine du Rhône et dans les villages des vallées latérales.

Un dense réseau de relations, concrétisé dans des mariages et des parrainages, se tisse plus particulièrement entre le nord de l’Italie et le Valais, comme le montre l’exemple des Fratelli Loscho. Originaires de Peccia dans le Vallemaggia, ils s’installent comme marchands et financiers à Brigue, au pied du Simplon, sur l’axe Milan-Simplon-Lausanne-Lyon-Paris, dans la seconde moitié du 18ème siècle.

Dans la seconde moitié du 19ème siècle l’industrialisation du Valais renforce cet apport italien. Provenant des villages du Piémont le plus souvent, artisans et ouvriers émigrent temporairement ou de façon définitive vers la France ou la Suisse. C’est ainsi tout un savoir-faire lié à la pierre que ces artisans et ouvriers italiens apportent en Valais ; maçons devenus entrepreneurs, ils participent à la construction des routes et des barrages, bâtisseurs des artères de pierre le long desquelles s’écoule la circulation monétaire assurée par les commerçants et artisans divers qui empruntent leur sillage.

A la même époque, des milliers de Valaisans décrivent le mouvement inverse et s’embarquent pour les Amériques (Argentine, Brésil, Etats-Unis), préférant demeurer paysans là-bas que de devenir ouvriers ici, tandis que des milliers d’ouvriers étrangers, italiens pour la plupart, gagnent le Valais en quête de travail. Ce mouvement s’accroît à la fin du 19ème siècle avec le creusement des tunnels du Simplon et du Lötschberg, l’implantation d’industries électriques, chimiques et métallurgiques dans la plaine du Rhône, les dérivations et les canalisations du Rhône et de ses affluents, la multiplication des voies de communication, si bien que ce mouvement migratoire, particulièrement soutenu en Valais, contribue à faire de la Suisse, avec ses 80.000 Italiens en 1905, le premier pays d’immigration italienne en Europe.

Cette forte immigration marque l’émergence de la catégorie des « travailleurs italiens » regroupés dans le « village nègre » de Naters ou dans les baraquements construits le long du tracé de la ligne du Lötschberg. Les sobriquets qui les désignent témoignent des réactions mitigées que leur présence suscite dans la population locale, d’autant plus que les conditions de travail difficiles suscitent parmi eux des mouvements de grève vite réprimés par les soldats et les gendarmes dépêchés sur les lieux par les autorités cantonales, mais qui confèrent à ces « ouvriers étrangers » une aura de fauteurs de trouble et d’anarchistes susceptibles de désintégrer la société valaisanne et d’ébranler ses hiérarchies. Il faut relever que le fondateur du parti socialiste valaisan, Carlo Dellberg (1886-1978) participa lui-même à l’âge de 15 ans au creusement du tunnel du Simplon, une expérience qui a nourri son action en faveur de la création de syndicats ouvriers en Valais. Cette présence italienne dans le tissu économique et politique du Valais prend aussi la forme d’une coïncidence entre les intérêts d’un entrepreneur italien prospère et ceux du parti majoritaire ; cette coïncidence d’intérêts, à l’origine de l’essor économique du canton dans les années 70, aboutit parfois à des scandales financiers, telle « l’affaire » Savro ; mais elle se traduit aussi dans un mécénat sportif à l’origine de la réputation du FC Sion.

Mais au fil des ans, les tensions s’atténuent et les « traditions vivantes », nées sous l’égide de cette présence italienne en Valais, irriguent le tissu économique, social et culturel valaisan et contribuent à tisser des liens entre ce groupe migrant pionnier et la population locale, au point que cette présence italienne en Valais paraît aujourd’hui « naturelle », intégrée qu’elle est dans le processus identitaire et culturel constitutif de la collectivité « Valais ».

Les Italiens en Valais : un cas exemplaire

Premier groupe migrant conséquent établi dans le Valais industriel, les Italiens ont ouvert la voie à d’autres groupes issus de l’immigration, espagnols, portugais, tamouls et kosovars, qui viennent à leur tour moduler le processus identitaire, social et culturel, constitutif de la « collectivité Valais », connaissant des difficultés semblables à leurs prédécesseurs italiens tout en donnant corps à la dynamique hétérogène et fluctuante caractérisant ce processus, en assurant ainsi la vitalité au fil des générations. Le phénomène observé en Valais l’est aussi au plan national ; c’est à travers un même processus complexe impliquant la relation aux groupes migrants que la « collectivité Confédération helvétique » élabore et module en permanence l’image qu’elle veut présenter face à l’extérieur. Dans quelle mesure dès lors les « traditions vivantes » des groupes issus de l’immigration apparaîtront-elles sur la liste helvétique présentée à l’UNESCO ?


Références

1.
« Léonard Gianadda présente son projet de Fondation », 1977, sur le site Notrehistoire.ch


2.
ANTONIETTI Thomas, MORAND Marie Claude
1991. Valais d’émigration – Auswanderungsland Wallis. Sion : Editions des Musées cantonaux du Valais (Cahiers d’ethnologie valaisanne n°2).


3.
JORIS Elisabeth (et al.)
2006. Tiefenbohrungen : Frauen und Männer auf den grossen Tunnelbaustellen der Schweiz, 1870-2005. Baden : hier+jetzt Verl. für Kultur und Geschichte


4.
PAPILLOUD Jean-Henry et al.
1992. Le Valais et les étrangers, XIXe-XXe. Sion : Groupe valaisan de sciences humaines (Société et culture du Valais contemporain 5)


5.
PASQUALI Adrien
1999. Le pain du silence. Carouge-Genève : Zoé.


6.
SEDUNUM NOSTRUM
1998. Le couvent des capucins de Sion. Sedunum Nostrum (Sion), n°66.


Multimédias

Articles

Photographies




Outils personnels
Autres langues