Hibou et la chouette

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Concerts nocturnes

Quand le soleil se couche, le monde furtif de la nuit entre en activité : cerfs, renards, blaireaux, fouines, campagnols, lérots et mulots, chauve-souris, hiboux et chouettes. Dans cet univers de discrétion, seuls le crépuscule et la pleine lune permettent quelques observations d’un chevreuil sortant du bois, d’un renard marquant son territoire… C’est le moment d’apprendre les langages de la nuit. L’année des nocturnes débute à l’arrière-automne, avec l’installation des jeunes hulottes au chant encore imprécis, les cris de loirs et des lérots. Avec octobre vient le tour des grands-ducs et de chevêchettes. C’est l’époque du rut des cerfs, le grand spectacle avant le silence de l’hiver.

Janvier s’ouvre avec le glapissement des renards en rut et le deuxième tour de chant des grands-ducs de basse altitude. Février s’annonce avec la partition du hibou moyen-duc et celle de la hulotte. La chouette de Tengmalm débute à peine, le lynx est en rut. En mars, tous ceux-là chantent encore, quand recommence la chevêchette. Avril ne livre plus que les strophes interminables des célibataires, tandis que nous reviennent les bécasses, les petits-ducs et le engoulevents. Après la discrétion de l’élevage des nichées en main et juin, juillet et août révèlent les familles par les cris monotones des jeunes non émancipés qui signalent leur position aux parents nourriciers.

Hiboux, chouettes et cie

Les hiboux se distinguent des chouettes par leur tête surmontée de deux aigrettes de plumes qu’on prendrait pour des oreilles. En Valais, LE HIBOU GRAND-DUC est signalé dès les années 1910 à Bagnes, puis dans le val d’Entremont où il occupait la paroi de Brétemor désertée à la suite de la construction du barrage des Toules, et enfin à Saillon où il nichait dans ce qui est devenu la carrière de la Sarvaz. A cette époque, le « doë », comme on l’appelle en patois, nichait dans les parois le long de la plaine où il trouvait un riche éventail de proies : hérissons, lièvres, perdrix dans les vastes prairie, canards, poissons et grenouilles dans les marais encore étendus, bartavelles au pied des coteaux. Mais les restes de tétras-lyre et de lagopèdes, trouvés à l’aire de Saillon, prouvent que les ducs montaient à la Grande-Garde, 1500 m plus haut, exploiter la lisière supérieure des forêts.

Ce géant de la nuit, mesurant plus de 1 m 60 d’envergure pour 2 à 4 kg, fréquemment tué par collision avec des câbles de lignes électriques ou de téléphériques ne subsistait plus, dans les années 1970, que dans quelques localités de montagne restées pratiquement inchangées. Depuis 1986, la situation semble s’améliorer : la nidification a été prouvée en neuf localités, alors que divers indices (plumes, chants, cadavres de plus en plus nombreux) laissent augurer de la présence en d’autres lieux encore secrets…

Aujourd’hui on s’explique mieux les circonstances de cette disparition temporaire : dans les années 1905-1960, la découverte de grands-ducs morts sous des lignes électriques frappait l’imagination, mais l’idée des pesticides effleurait à peine les esprits les plus critiques qui voyait dans ce problème peut-être américain, mais en aucune façon valaisan. Avec le recul, on suppose que le danger de collision concerne essentiellement les jeunes oiseaux qui doivent apprendre où se trouvent les câbles, et les adultes surpris par l’installation de nouveaux fils dans des régions qu’ils ont l’habitude de traverser…les yeux fermés. Malheureusement pour le roi de la nuit, les câbles et les pesticides sont arrivés en même temps ! Actuellement, leur chasse est compliquée par le développement des surfaces bâties, les modifications de l’agriculture de plaine et l’extension du vignoble aux dépens des steppes, toujours frappés par les câbles, les grands-ducs regonflent lentement leurs effectifs. La répartition actuelle reflète celle des proies : une population de montagne exploite essentiellement les campagnols, les tétras et les lièvres de la lisière supérieure des forêts, tandis qu’à basse altitude quelques couples chassent les canards et les rallidés des marais de plaine. Ce retour coïncide avec celui du faucon pèlerin, victime aussi du DDT, désormais interdit.

Dans les années 1970, entre Grône et Riddes, une quinzaine de couples de hiboux moyen-duc, appelés ainsi parce que de taille intermédiaire entre le grand et le petit-duc, se reproduisaient chaque année dans la plaine du Rhône, ici dans un nid de corneille à l’abri d’un bosquet on d’une haie, là dans un nid de pie accroché au sommet d’un grand poirier. En février-mars, les appels discrets de la femelle, un faible miaulement, signalaient l’emplacement de la future nichée. Les mâles manifestaient leurs ardeurs amoureuses par des houe graves et par des claquements d’ailes. Avec un peu de persévérance, on pouvait trouver, au pied de certains servant de gîte diurne, des pelotes de réjection contenant les restes indigestes des proies : poils et ossements de mulots et de campagnols. Parfois une ombre furtive s’éclipsait en vol feutré, d’autre fois une silhouette s’amincissait, yeux à demi fermés ne laissant plus voir qu’un petit éclat d’orange. Aujourd’hui, cette espèce a fortement reculé en plaine et sur l’adret. En lisière supérieure des forêts, quelques observations de groupes familiaux, trahis par les cris de mendicité de jeune fraîchement envolés en juin, laissent supposer que le moyen-duc s’y reproduit régulièrement.

Nos trois chouettes forestières sont répandues à travers tout le canton. LA chouette hulotte (300 à 600 g), la plus connue parce qu’elle vit au-dessous de 1500 m et parce que son appel puissant, houu hou ououououououou, s’entend facilement à plus d’un kilomètre, est plus lourde et plus longue que le moyen-duc, pour une envergure identique : ceci lui donne un aspect plus massif, que l’on a rarement l’occasion de voir. Mais, le kiewick éclatant de la femelle surprend souvent le promeneur nocturne, tandis que le trémolo chevrotant lui a valu ses noms patois de chèvre et populaire de chat-huant. Elle dépose ses œufs dans une fente de rocher ou dans un arbre creux, mais emprunte parfois l’aire d’un rapace ou d’un grand corbeau. Ce prédateur éclectique s’empare de petits rongeurs, d’oiseaux, de batraciens et de lézards, voire d’insectes ou de vers de terre. Sa taille lui permet de maîtriser des grives. Année après année, les couples se cantonnent aux mêmes endroits: en Valais, elle doit être à peine plus abondante que la buse. Ainsi, deux couples seulement habitent le val de Réchy.

Chassant partiellement les mêmes proies que la hulotte, deux petites chouettes, la chouette de tengmalm (150 à 200g) et la chouette chevêchette (50 à 80g) se cantonnent dans les pessières et les forêts de mélèzes au-dessus du domaine de leur grande consoeur. Toutes deux se reproduisent dans des cavités de pics : celles du pic noir pour la Tengmalm et celles du pic vert ou du pic épeiche pour le chevêchette, plus petite. On les entend souvent près des clairières ou à lisière supérieure des forêts, où elles séjournent à l’année. Nous savons presque rien de la densité de ces espèces chez nous, tout au plus peut-on dire que le chevêchette paraît moins nombreuse que le Tengmalm qui niche ici et là dès 1100 m d’altitude.

On sait qu’en hiver, la chevêchette constitue des réserves de proies qu’elle accumule dans une cavité. Cela lui permet de survivre lorsque la neige protège les petits mammifères et que les mésanges ont déserté les lieux : il lui faut alors couver sa nourriture gelée pour pouvoir la manger ! Tengmalm et chevêchette prennent toutes deux essentiellement des campagnols et des mulots, avec un complément de musaraignes et d’oiseaux.

Nocturne, le hibou petit-duc habite lui aussi les cultures traditionnelles, vergers à hautes tiges et bocages, copies des savanes africaines. Il reprend en quelque sorte le service de nuit des pies-grièches. Nous avons que le nain de la famille, appelé le clou vivait dans les vergers du Valais central et le bocage de l’adret entre Fully et Sierre, nichant même au cœur de nos villages et nos petites cités : Sion, Sierre, Erde dont il animait les nuits de sa mélancolique et douce mélopée qui la valu son nom populaire. Ne séjournant chez nous que six mois par an, il a pu coloniser des sites d’altitude, bien exposés et encore riches qui lui ont permis de survivre jusqu’à maintenant. En 1993, moins de 10 couples vivaient encore dans la région de Savièse-Arbaz-Grimisuat-Ayent. Le hiboux petit-duc nourrit sa nichée de grandes sauterelles vertes et de papillons de nuit. L’apport d’un mulot ou d’un oiseau restant exceptionnel, cet insectivore gagne la savane tropicale en hiver.

Les vergers d’arbres fruitiers à hautes tiges sur prairie permanente accueillaient des spécialistes prestigieux, absents des bocages : le pie-grièche à sa tête rousse et la chouette chevêche. Quand la chouette chevêche hantait encore la plaine , ses pouou pouou pouou pouou mélancoliques ou ses gviou gviou vespéraux passaient pour un présage mortel auprès de nos aïeux. Certes, avec sa tête aplatie et ses yeux cerclés d’or, ce petit gnome curieux, agité de mouvements saccadés pour mieux ajuster sa vision, devait surprendre l’observateur. Mais cette douce complainte ne résonne plus en Valais : cette chouette qui ne peut survivre en montagne en raison de l’enneigement hivernal, ne trouve désormais plus de biotopes propices en plaine. Si ces oiseaux annonçaient une mort, c’était bien la leur! Ma dernière chevêche valaisanne, je l’ai vue en 1980 sous la forme d’un humerus – un os de l’aile – dans un nid d’autours du coteau de Vex !

Bibliographie

  • Pierre-Alain Oggier, La Faune, Martigny 1994

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