Evolution du paysage naturel

De Wikivalais

Sommaire

Hier, aujourd’hui, demain

Le décor naturel d’avant l’histoire

Le paysage naturel se modifie en permanence d’une façon peu perceptible à l’aune de nos vies. Il faut l’œil des géologues pour suivre les mouvements de la croûte terrestre, les flux et les reflux des mers sur nos Alpes naissantes. Plus près de nous, des arbres pris dans les moraines viennent accréditer les tableaux du « Valais avant l’histoire » reconstitués sur la base d’un décompte de minuscules grains de pollens prisonniers des tourbes marécageuses. Ces analyses palynologiques nous renseignent sur l’histoire de la recolonisation des Alpes par la végétation après la fonte de l’inlandsis. Les reliefs des repas de nos ancêtres permettent de dresser la liste de la grande faune. L’absence d’archives comparables pour les batraciens et les insectes nous contraint à imaginer des scénarios plus ou moins plausibles, basés sur leur répartition et leur écologie actuelles, à la lumière de l’histoire de la végétation et du climat. Essayons de nous représenter le Valais d’avant les hommes avec sa végétation naturelle : une plaine marécageuse que sillonnent les bras multiples d’un fleuve sauvage encore sans nom. Les écrits de Rion et de Farquet sur les marais de Sion et de Martigny, les photographies et les croquis de Gams nous font voir des étendues où les dunes disputaient la place aux vasières, les roselières aux cariçaies, les pinèdes aux aulnaies, sous l’arbitrage puissant du Rhône. A cette époque la loutre et le castor, le courlis cendré, le grand butor, le hibou des marais, le pipit farlouse occupaient probablement la place de nos actuels verdiers et grives litornes. Selon Rion, au siècle passé, le criquet migrateur engendrait des vols erratiques comptant des milliers d’individus qui dévoraient tout sur leur passage. Que dire des poissons qui, certainement, abondaient dans les eaux sans barrages ?

Sur les coteaux, ni vignes ni prairies, mais des forêts, grimpant allègrement jusqu’à 2000, voire 2500 m selon les périodes, laissant de rares ouvertures : pelouses sèches, couloirs d’avalanches ou d’éboulements, trouées d’ouragans entretenues par les aurochs et les cerfs, affleurements rocheux et, plus haut, l’Alpe aux torrents capricieux, des pelouses envahies de cailloux et de blocs qu’aucun berger ne venait regrouper en « murgères » pour accroître l’herbage.

6500 av. J.-C. : premières interventions humaines

Les premiers indices de présence humaine en Valais, vers 6500 av. J.-C. (Vionnaz), désignent un groupe de chasseurs. Les restes de castors, loutres, putois capturés dans les marais de la plaine, et d’ours, sangliers, cerfs et chevreuils chassés sur les coteaux, donnent à penser que les chamois et les bouquetins avaient déjà gagné les hauteurs, repoussés par la forêt en expansion postglaciaire.

Lors de l’optimum thermique postglaciaire (Atlantique), au maximum de l’extension et de la densité des forêts 1500 ans plus tard, les premiers agriculteurs aménagent leurs champs de céréales dans la région de Sion. Leurs chèvres, leurs moutons et leurs feux ouvrent des clairières et éclaircissent les boisements pour implanter villages, cultures et pâturages. L’impact de ces peuplades paysannes reste malgré tout insignifiant au moins jusque vers 3500 av. J.-C. (Saint-Léonard) tant les surfaces exploitées étaient restreintes. A cette date, les animaux sauvages (moins de 5% des restes d’ossements dans les reliefs de repas), peu consommés par rapport aux animaux domestiques, contrairement à ce que l’on observe à la même époque sur les rives du lac de Neuchâtel, révèlent une faune encore très riche, tant en forêt (auroch, sanglier, cerf, chevreuil, ours, renard), en montagne (chamois, bouquetin, lièvre variable) qu’en plaine (castor, loutre).

Avec l’accroissement de la population, l’intervention humaine va progressivement s’étendre et s’intensifier sur les coteaux et en montagne. Plusieurs siècles après J.-C., des cultivateurs ont aménagé des champs en terrasses, guidé l’eau par des bisses jusqu’aux parcelles assoiffées, nettoyé les alpages, créant ainsi des paysages très doux, étendant les biotopes d’espèces capables d’exploiter les milieux cultivés : lièvre, perdrix, pigeons, moineaux, rats et souris amateurs de graines ; papillons, abeilles sauvages, coléoptères friands de pollen.

Des informations écrites prouvent que, à l’exception de l’auroch disparu dès le début de notre ère, les grands mammifères chassés en 3500 av. J.-C., ont survécu jusqu’à la fin du XVIIIe siècle au moins.

XVIIIe et XIXe siècles : l’accélération contradictoire

Il a fallu attendre le petit âge glaciaire, la surpopulation et l’apparition des armes à feu pour assister, en quelques dizaines d’années, au massacre de la grande faune de montagne. L’élimination du bouquetin et du cerf, la quasi-disparition du chevreuil et du chamois ont forcé les grands prédateurs, ours, lynx, loups, à se rabattre sur des proies domestiques : on connaît la suite...

Au tournant des XIXe et Xxe siècles, nos aïeux regroupant leurs forces, ont colonisé la plaine, détruisant en quelques décennies un écosystème exceptionnel. Anguilles, courlis, hérons, canards, loutres et putois, tous habitants des marais, cèdent alors la place aux perdrix, lièvres et autres spécialistes des cultures et des terrains secs.

Dans le même temps, la Confédération encourage la reconstitution des forêts de montagne et la création de réserves de chasse. Elle favorise ainsi les populations de chamois et de chevreuils, ouvre la voie au retour du cerf, du bouquetin et du castor par des lâchers, permet enfin la réintroduction de certains carnivores : lynx, gypaète. Dans la foulée, on ose espérer revoir un jour l’ours et le loup.

L’après-guerre : agriculture et urbanisation

Le paysan montagnard autarcique a conservé très tard une diversité de cultures, étagées de la plaine aux alpages, capables de subvenir à tous ses besoins et un parcellaire morcelé pour assurer à chaque famille des lopins de terre à toutes les altitudes et sur des sols différents. Dans ce système varié, aux structures-refuges abondantes (murs, tas de cailloux, haies, canaux, bisses d’irrigation), une faune encore riche s’est maintenue…parfois au détriment de la production.

Dès les années 1950, l’économie de marché et l’urbanisation imposent à l’agriculture une amélioration des rendements. Le choix est simple : appliquer des techniques industrielles ou céder la place à des activités rentables. Chimie, mécanisation et biotechnologie engendrent l’agro-industrie dont le succès se mesure en tonnes de choux-fleurs ou en hectolitres de lait, au mépris de la diversité génétique, de la valeur naturelle et paysagère, de la qualité des sols, des eaux et des aliments...

En quelques années, les cultures ouvertes de plaine et le vignoble perdent leurs haies et leurs bosquets. A mi-coteau, les terres ingrates se couvrent de friches et de forêts ; partout les plus beaux éléments de notre faune disparaissent. Les oiseaux de basse altitude, chouette chevêche, pie-grièche grise, perdrix grise et râle des genêts, abandonnent le Valais dès les années 1960. Les espèces capables de survivre à mi-coteau, hibou petit-duc, huppe, pie-grièche à tête rousse, alouette lulu, lièvre commun, chauves-souris, résistent quelques années de plus, mais leurs effectifs s’effondrent. Pour un oiseau disparu, combien d’invertébrés ont subi le même sort dans l’anonymat le plus complet ?

Parallèlement, villes et villages, barrages et voies de communications, câbles et lumières artificielles colonisent en quelques décennies tout le canton. Si les biotopes de basse altitude, plus productifs, sont les premiers touchés, les lacs de barrage comblent les plus larges plaines alluviales des vallées latérales, les activités touristiques entraînent dérangements et constructions dans les sites les plus reculés. Ainsi, après la faune des marais, c’est celle des cultures, compagne des hommes, qui régresse. Finalement, nous ne devons la richesse actuelle de la nature valaisanne qu’à une topographie ingrate qui limite sa destruction.

Les mécanismes de notre influence

La chasse, les lâchers et les réintroductions, le nourrissage et les soins influencent directement les effectifs de certains animaux. Moins spectaculaire, notre impact indirect sur les populations animales est à l’origine de la plupart des déclins : transformation et banalisation du paysage, altération des biotopes, création de milieux artificiels simplifiés à l’extrême, intoxication par le biais des pesticides et autres pollutions.

La gestion des populations

La filoche du collectionneur de papillons lui vaut bien des blâmes. Et pourtant, sans capture point d’étude, sans connaissance pas de protection. Les collections du siècle passé n’excusent pas les dépeuplements excessifs d’entomologues mercantiles, cependant elles nous renseignent sur la faune qui peuplait des sites aujourd’hui déserts… La chasse aussi a mauvaise presse. Les exterminations d’autrefois, le tir de trophées, la haine viscérale des chasseurs pour les prédateurs sauvages justifient la mauvaise réputation des « viandeurs ». Mais la plupart des chasseurs savent aujourd’hui que leur avenir, comme celui des prédateurs sauvages, nécessite des prélèvements contrôlés et le respect des habitats de la faune sauvage.

Curieusement, la filoche tant décriée cause moins de tort que le nourrissage hivernal des mésanges. En améliorant excessivement le taux de survie de ces dernières, on accroît, par contre-coup, la prédation printanière sur les chenilles : certains papillons rares peuvent en souffrir L’apport de foin, lui non plus, n’est pas souhaitable pour le gibier : il va à l’encontre de la sélection naturelle ! Seul le nourrissage naturel garantit des individus résistants et l’adaptation des effectifs aux capacités d’accueil du milieu.

Les lâchers d’animaux indigènes issus d’élevage, lièvres, canards ou perdrix, ont souvent favorisé un dérèglement du patrimoine génétique des souches locales, l’introduction d’épizooties, hâtant l’effondrement des populations sauvages déjà déstabilisées par la dégradation des biotopes. Les réintroductions doivent être réservées aux espèces indigènes éliminées directement par les êtres humains (chasse, empoisonnement, etc.), pour autant que le biotope existe encore. Mais que d’efforts et de pertes ! Après vingt ans, la réintroduction du gypaète a déjà coûté plus d’un million de francs suisses en 1993, sans qu’une seule naissance en liberté n’ait été observée.

La gestion des biotopes

On s’étonne aujourd’hui de lire les anciens textes législatifs : ils punissent la capture des grenouilles sans interdire l’assèchement des étangs nécessaires à leur reproduction ; ils réglementent le tir des lièvres sans aborder le problème des herbicides qui les privent de nourriture et les empoisonnent ; ils protègent les papillons tout en tolérant les brûlis de talus où hibernent des chrysalides… Tenant compte de l’évolution réjouissante de la faune des forêts restaurées et du déclin dramatique des espèces inféodées aux marais et aux cultures, les nouvelles lois fédérales sur la protection de la nature et sur la chasse reconnaissent enfin l’importance vitale des biotopes comme support des populations animales sauvages.

Un quart du canton est couvert de vastes forêts à nouveau proches de l’état naturel, notamment aux étages montagnards et subalpins. A l’exception du grand tétras, les oiseaux inféodés aux pessières ou aux sapinières n’apparaissent pas dans la liste rouge des espèces menacées. Par contre, les boisements caducifoliés de plaine et du bas coteau, déjà grignotés par l’urbanisation et l’agriculture, sont encore maltraités : implantation de conifères dans les hêtraies de Monthey ou de Martigny et coupes systématiques des sous-bois dans les rares bosquets de plaine font reculer les rossignols, les loriots, les bacchantes, les rhinocéros… Et quand s’ajoute la dramatique disparition des ormeaux, victimes d’un parasite importé, le glas sonne pour le thécla de l’orme, un petit papillon dont la chenille se nourrit exclusivement du feuillage de cet arbre.

L’urbanisation et les loisirs, par les constructions de logements, d’usines ou d’équipements de sports, par l’aménagement de places de parc ou de zones de détente, par le goudronnage des routes et l’entretien excessif des gazons, provoquent un recul important des plantes sauvages. Même si un papillon butine à l’occasion une fleur exotique, tagette, bégonia, buddleia, forsythia ou autres lilas et géranium de nos jardins, la chenille, inféodée à une plante-hôte précise, n’y trouve pas de quoi survivre : les adultes le savent bien, qui n’y déposent pas leurs œufs ! Ces déserts sans insectes n’hébergent ni fauvettes ni pies-grièches !

Les biotopes naturels résiduels comme les collines en ville de Sierre, petites parcelles de nature cloisonnées par les zones urbanisées et les routes, sont progressivement désertés par la faune au fur et à mesure de l’extinction de leurs populations devenues trop ténues.

L’agriculture exerce une influence considérable sur la majeure partie de l’étage collinéen. La lutte chimique pour la protection des cultures agit sur deux fronts : elle tue les insectes exposés aux traitements phytosanitaires et, par l’aspersion d’herbicides, elle prive les rares survivants de leurs plantes-hôtes. Voilà pourquoi en plaine, abstraction faite de zones naturelles encore étendues comme Finges, les populations de papillons comptent moins de dix espèces peu sensibles (piéride, colias, machaon, etc.) localisées sur les berges du Rhône et sur les dernières prairies de fauche. Bien que les biocides modernes soient dégradables, à la mortalité directe des insectes, s’ajoute l’effondrement des populations d’oiseaux, de batraciens et de lièvres privés de nourriture...

En montagne aussi, l’agriculture change : ici le rythme de fauche s’accroît, là un hélicoptère répand des engrais sur les hauts pâturages, ailleurs les anciennes prairies fleuries sont abandonnées à la friche ou livrées aux moutons, à moins qu’elles ne soient nivelées, engraissées et ressemées. Intensification et abandon se conjuguent pour soustraire aux insectes butineurs de vastes étendues autrefois richement fleuries. Le bucolique plateau d’Ossonna sous Saint-Martin, surpâturé par les moutons, rejoint le cône de Villette à Bagnes couvert de prairies grasses, sur la liste des régions pauvres en papillons diurnes. Et les oiseaux des vastes prairies de fauche, caille des blés, tarier, alouette, comme ceux des bocages, torcol, pipit des arbres, connaîtront bientôt le sort du petit-duc scops.

Quelques nouvelles

Des bonnes…

Tout un chacun connaît les récents retours du gypaète et du lynx. On se souvient encore de la réintroduction du castor dans les années 1970, mais beaucoup ignorent tout du statut précaire du chamois, du chevreuil et de la marmotte au début du siècle, ou méconnaissent totalement l’histoire du bouquetin et du cerf qui avaient totalement disparu de Suisse. Ces évolutions réjouissantes, comme l’accroissement des effectifs d’aigles royaux, de hérons cendrés et de cormorans, résultent du relâchement d’une pression de chasse excessive.

L’augmentation encore hésitante des faucons pèlerins, des hiboux grands-ducs ou de certaines chauves-souris résulte de la disparition d’un frein artificiel : le DDT. Cet insecticide rémanent, répandu en masse dans nos campagnes et injecté dans les poutraisons des vieilles toitures, perd petit à petit de sa redoutable efficacité.

Dans tous les cas, le succès de ces retours naturels ou de ces réintroductions présuppose que les biotopes, momentanément désertés, soient encore assez vastes et de qualité. S’il ne supportait pas les eaux polluées, le castor ne trouverait guère à se loger en Valais. Cet « esprit » des marais, cet animal mythique du grand nord sait se contenter d’un banal canal de drainage pour parsemer de rêve notre plaine géométrique. Las, il doit manger. Bien peu de choses pourtant : quelques saules et peupliers, des massettes. Après avoir favorisé son retour chez nous par un lâcher à Pouta-Fontana en 1973, nous le maintenons désormais, à coup de tronçonneuses et d’éparreuses, dans un étroit ghetto. Faut-il faire preuve d’intolérance pour refuser d’adapter les méthodes d’entretien des canaux ou la gestion des berges du Rhône aux exigences bien modestes du rongeur.

Aussi réputé que le rhinocéros d’Afrique pour sa corne, le bouquetin a bien failli disparaître. C’est l’égoïsme d’un puissant chasseur, le roi Victor-Emmanuel, qui nous vaut le plaisir de pouvoir admirer cet animal magnifique : au début du Xxe siècle, le bouquetin des Alpes ne vivait plus que dans la chasse gardée du roi d’Italie, l’actuel parc national du Gran Paradiso. Tous les bouquetins actuels sont issus de ce petit troupeau de soixante têtes !

Le cerf, disparu de notre pays lui aussi, est revenu tout seul des forêts du Tyrol voisin où il avait subsisté. Le Parc national suisse l’a sans doute beaucoup aidé à étoffer ses premières populations suisses. En Valais, dès 1928 les chasseurs introduisaient par contre des cerfs allemands au val Ferret, tandis que la Ligue Suisse pour la Protection de la Nature a procédé à des lâchers d’animaux originaires des Carpathes, en 1934, à Aletsch.

Le gypaète, le plus grand oiseau des Alpes, est un charognard dont le régime alimentaire, essentiellement composé d’os, limite la densité : chaque couple vit sur 200 à 300 km2 en moyenne. Sa mauvaise réputation, sa rareté et son naturel confiant l’ont condamné à disparaître des Alpes : les derniers gypaètes valaisans sont morts empoisonnés et tirés entre 1880 et 1891 dans le Haut-Valais. Heureusement, l’espèce a survécu en Asie, en Grèce, dans les Pyrénées, en Corse et en Afrique. Depuis sa disparition des Alpes, mentalité et cheptel sauvage ont évolué si favorablement qu’un programme international de réintroduction a déjà permis de lâcher plus d’une cinquantaine d’oiseaux, nés en captivité, dans l’arc alpin : on attend avec impatience les premières naissances en liberté.

…et des moins bonnes

L’abondance ne se partage guère : de tout temps les espèces à effectif réduit ont été plus nombreuses que les espèces abondantes. Dans le canton de Zurich, on estime que les 25 oiseaux les plus fréquents comptent plus du 530000 couples alors que les 110 autres espèces dépassent à peine 50000 couples au total.

On comprend ainsi que les espèces rares soient à la fois omniprésentes et fragiles. A ce titre, les endémiques comme le moiré du Simplon, un papillon dont la population mondiale réside dans deux vallées seulement, sont toujours en sursis. On peut en dire autant des quelques couples valaisans de la fauvette orphée, de la fauvette épervière et du pipit rousseline qui atteignent chez nous la limite de leur répartition. Ces raretés locales contribuent pour beaucoup à la richesse faunistique du Valais. Les exigences spatiales restreignent les effectifs de l’aigle royal et du lynx : même répandus dans tout le canton, ils demeurent peu nombreux et d’autant plus sensibles à des tirs imbéciles qu’ils ne débordent guère les Alpes. Autre situation : nos oiseaux d’eau doivent se contenter d’un petit reste des vastes marais d’autrefois.

La rareté qui fragilise les populations, a de multiples causes naturelles ou artificielles, tolérables ou destructrices. C’est un déclin soudain et manifeste de la plupart des plantes et des animaux qui a engendré les listes rouges des espèces menacées de disparition. Ces listes reflètent la tragique accélération de l’histoire durant les « 30 glorieuses » de l’économie reine, à partir des années 1960. Les espèces inscrites dans les listes rouges sont de précieux indicateurs de la valeur des biotopes. Les habitants des forêts ont des effectifs stables ; ceux des marais comptent un grand pourcentage d’espèces devenues rares. On y lit l’effet de la stricte protection des forêts et de la destruction organisée des zones humides. La surprise réside dans l’évolution dramatique de la faune des cultures : une grande part des espèces vient tout juste de disparaître de Suisse ; un nombre équivalent, en recul généralisé, est menacé de disparition. Dans le canton de Zurich, les oiseaux habitant la ville sont désormais plus nombreux que les espèces inféodées aux campagnes…Impossible d’incriminer la chasse : tous ces reculs résultent de la dégradation subventionnée de leur milieu vital, le paysage agricole.

La mutation de l’agriculture a fait reculer le lièvre commun bien plus que les impressionnants tableaux de chasse de la première moitié du siècle. Les remembrements parcellaires, l’éradication des haies, la tonte des talus de canaux et autres espaces improductifs, la création d’un réseau routier très dense, le recours à la chimie pour lutter contre les « mauvaises herbes », enfin la disparition des prairies fleuries à basse altitude ont privé le lièvre de refuges, restreint son menu tout en créant de nouveaux facteurs de mortalité par accidents ou empoisonnements. Certes, la biomasse produite par l’agriculture est plus importante qu’autrefois, mais du point de vue du lièvre, la qualité a baissé : confiné dans son domaine, il ne dispose plus de la riche diversité qui lui permettait de varier sa nourriture presque sans se déplacer. De surcroît, les plantes susceptibles d’agrémenter son régime sont précisément celles qui reçoivent le plus d’herbicides : coliques garanties ! Bien sûr, l’extension des zones bâties et l’abandon, voire l’afforestation des terres agricoles sur les coteaux dominant le vignoble ont également contribué à ce processus en dévalorisant les espaces résiduels qui pouvaient lui convenir. La régression de cette espèce en plaine pourrait être freinée par un peu de roseaux sur les talus des canaux, des ronces au pied des pylônes ou quelques « mauvaises herbes » dans les potagers.

Les remembrements, la mise en terre des ruisseaux, la suppression des obstacles à la mécanisation, l’engraissement des prairies, l’utilisation des insecticides dans les vergers ont eu raison de la pie-grièche écorcheur en plaine et dans les vignes, la privant de sites de nid, de perchoirs et de nourriture. Aujourd’hui, elle recule même dans ses retranchements montagnards, évincée par les améliorations foncières, les friches et les lotissements de chalets.

L’étude simultanée de populations à Riddes et à Bagnes a montré des sorts différents liés à l’exploitation agricole des zones considérées. Au pied du coteau de Riddes, là où 45 couples nichaient il y a vingt ans, 5 seulement subsistaient en 1991 ; et, comble d’ironie, tous les survivants se cantonnaient autour du poste de couplage de l’usine électrique d’Ecône, la dernière prairie à fleurs et à papillons ! A Bagnes, durant la même période, le nombre de couples de la parcelle d’étude passait de 10 à 12. C’est que là, une vaste zone de broussailles remise en culture offrait de nouveaux espaces à ce rapace miniature. Mais, la mise en valeur se poursuivant à l’excès, une partie des nouveaux couples a déjà disparu...

L’essentiel de la population valaisanne de faucons crécerelles habitait autrefois dans les nombreuses falaises et gorges qui bordent la plaine du Rhône où des conditions climatiques et trophiques idéales permettaient la présence de véritables colonies. C’était un joli moment à la fin juin, d’attendre la tombée de la nuit devant ces rochers où s’agitaient des dizaines de jeunes faucons tout excités à la vue d’un adulte ramenant un lézard ou un campagnol : quelles bagarres, quel cris ! Violemment délesté de sa proie par des jeunes affamés, l’adulte fuyait vers les terrains de chasse. Depuis 1960, le recul des prairies permanentes en plaine et sur les coteaux a provoqué une chute spectaculaire de cette population privée de proies. Ne restent désormais que les traces jaunissantes des fientes qui marquent l’emplacement des aires désertées à Riddes, à Aproz… Entre 1970 et 1980, la colonie de Valère et Tourbillon a perdu 4 couples su 5 qui chassaient dans la plaine de Champsec ; celle de Chamoson, victime des améliorations foncières, de constructions et d’extension du vignoble, est passée de 7 couples à 1 ; à Bex également la disparition des prés a condamné 6 des 7 couples nicheurs. Michel Desfayes, en 1966, notait déjà que la colonie de Saillon avait perdu 4 de ses 5 couples !

Les sites encore occupés en bordure de la plaine confirment la responsabilité de la mutation agricole et de l’extension des constructions : les gorges de la Lizerne ou les falaises de l’Ardévaz, les parois de Chiboz ou celles des Follatères se situent toutes à proximité de coteaux secs, encore riches en reptiles… L’arrivée de l’autoroute, avec ses talus herbeux non labourés, favorables aux campagnols, a localement offert quelques terrains de chasse nouveaux, rapidement exploités par ces couples. Mais l’arborisation des talus condamne cet apport à n’être que temporaire… Encore répandu dans tout le Valais central durant la première moitié du siècle, le petit-duc scops, ce hibou nain, aux ailes de long courrier, 55 cm d’envergure pour un poids de 90 g, a disparu dès les années 1960 de la plaine et du pied du coteau défigurés par les constructions, les routes et la mutation agricole. Dans la décennie suivante, il a reculé en moyenne montagne face aux lotissements de chalets avec la trilogie infernale gazon-thuyas-lupins… Sauf dans la région de Grimisuat-Arbaz-Ayent, ses appels aux accents mélancoliques des chaudes nuits de mai et de juin appartiennent désormais au passé que même le souvenir de son nom local, clou, ne peut faire revivre. Une oreille attentive aura remarqué que les batraciens de nos canaux ne sont plus ceux des gouilles et des étangs d’autrefois. Crapauds communs et grenouilles rousses, qui ne se rendent à l’eau que pour pondre et passent leur vie à chasser les insectes dans les prés et les bois, ont quasiment disparu de la plaine du Rhône. Même les anciens étangs sont désertés : à Vernayaz comme à Ardon ou à Pouta-Fontana, les populations, privées de proies par la disparition des prairies, se sont effondrées.

Vers un nouvel équilibre ?

Chaque étape de cette histoire correspond à un équilibre entre les besoins des animaux sauvages et l’état du milieu : marais rime avec canard, forêt avec chevreuil, prairie avec papillon ; bitume et gazon avec désert… Nous sommes désormais capables d’éliminer des espèces, d’anéantir les écosystèmes, ou plus sournoisement, de détourner à notre seul profit toute la production des terres agricoles ou des forêts… mais nous avons aussi la liberté de redonner une place à la nature sans excès de contraintes !

Il est possible de maintenir un cadre de vie aussi varié, sinon aussi luxuriant qu’autrefois, à la simple condition de ménager les milieux où vivent les espèces rares et spécialisées. Il suffit d’épargner des échantillons étendus des biotopes les plus rares : milieux secs et milieux humides par exemple. Plus des trois quart de la richesse biologique vit sur moins d’un dixième de la surface du canton. Nous aurions toujours l’usage des biotopes habités par les espèces abondantes, capables de supporter une réduction de leurs effectifs sans disparaître !

Pour maintenir des populations viables de ces espèces répandues, il nous faut limiter l’artificiel et renoncer aux contraintes arbitraires de la propreté stérile, à l’uniformité des aménagements, à l’exotisme des plantations sur les surfaces dont nous réclamons aujourd’hui l’usage exclusif. Chaque suisse dispose en moyenne de 30 à 50 m2 de logement et de plus 100 m2 réservés aux voies de communication, sans compter les talus herbeux des routes et des voies de chemin de fer ! A défaut de pouvoir réduire l’emprise stérile du béton et du bitume, laissons au moins les espèces naturelles s’installer dans les parcs urbains, les jardins privés, les espaces verts des zones industrielles.

Quelques idées :

Du jardin privé…

Certaines chauves-souris se contentent d’un mince espace derrière une paroi de tôle ou d’une brique fendue pour gîter. Un interstice sous une tuile permet aux martinets de mener à bien leur nichée. Un petit étang dans le jardin, une murette de pierres sèches constituent un refuge suffisant pour les libellules et les lézards. Crapauds, hérissons et musaraignes sauront s’abriter sous un tas de bois ou dans un compost de feuilles mortes. Les abris que l’architecture offrait autrefois doivent être réaménagés. Mais le refuge ne suffit pas ! Faut-il le rappeler, un animal doit se nourrir : crapauds, hérissons et musaraignes dépendent des limaces et des vers de terre ; chauves-souris, martinets, libellules et lézards recherchent des moucherons, des coléoptères et des papillons. Foin de tulipes, de rosiers sélectionnés, de thuyas et de gazons traités, place aux prairies fleuries, aux sureaux, aubépines et sorbiers indigènes qui, de plus, reflètent le passage des saisons.

…aux espaces publics,…

Qu’il s’agisse de toits plats, de places de dépôts temporaires, d’une gare de triage ou d’une station de couplage, d’un terrain de golf ou d’un parc urbain, les espaces publics sont plus étendus que les alentours d’une maison familiale. Une biomasse plus grande, des espèces plus exigeantes coloniseraient les zones industrielles et les parcs de sport pour autant qu’ils ne soient pas stérilisés par un goudronnage démesuré, un gazon décoratif, bref un entretien exagéré. Ainsi buses et crécerelles, hiboux moyens-ducs et chouettes effraies traqueraient le campagnol ou le mulot ; pies-grièches écorcheurs et musaraignes rabattraient la sauterelle et le coléoptère.

…en passant par les bords de route

Un maigre talus de route, l’intérieur des boucles d’un parcours de moto-cross ou la ligne d’un stand de tir accueilleront le traquet pâtre ou la fauvette grisette, à condition de présenter un aspect désordonné. Plus que de silence, la faune a besoin d’espace, d’abris et de nourriture ! Et si la sécurité exige la tonte de certains secteurs, que l’on renonce au moins aux éparreuses assassines qui hachent tout et aux aspirateurs à foin qui gobent les rares survivants.

Priorité aux berges des canaux et des rivières…

Canaux et rivières jouent un rôle-clé : une grande partie de la faune inféodée à ces milieux est adaptée à la structure linéaire que nous avons imposée au paysage. Dès lors, pour que nos évacuateurs de crues deviennent des rivières capables d’accueillir poissons et batraciens, écrevisses et rousserolles, pas besoin de grands espaces. Dans bien des cas, une légère surlargeur de la section pour compenser la perte de capacité d’écoulement induite par une végétation riveraine dense suffit à redonner vie à nos cours d’eau. Cette mesure suppose que l’on supprime un des chemins de rive, que l’on restructure les espaces verts du voisinage ou que l’on renonce à protéger des crues… les forêts riveraines !

… et à l’agriculture

L’agriculture offre de plus grandes potentialités encore. Pour peu que l’herbe couvre le sol des vignes ou que les pesticides soient utilisés avec prudence et modération, le bruant ortolan et l’alouette lulu animeraient les vignobles. Les grillons et les courtilières, les papillons et les grandes sauterelles reviendraient nourrir la huppe fasciée et le petit-duc scops dans les vergers. Dans les cultures intensives supposant une récolte décalée par rapport aux cycles vitaux de la faune sauvage, des bandes de friches pourraient offrir des refuges. Nous référant à l’époque antérieure aux listes rouges, 5 à 10% de la surface agricole utile au moins devraient être réservés à la reconstitution d’une biodiversité optimale. Pour les espèces les plus exigeantes, ne nous faisons pas trop d’illusions...

Bibliographie

  • Pierre-Alain Oggier, La Faune, Martigny 1994

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