Epicéa

De Wikivalais

L’épicéa est l’arbre le plus répandu en Valais. A lui seul, il couvre plus de la moitié de la superficie boisée du canton. Si vous preniez le temps de compter tous les grands épicéas, vous arriveriez probablement au chiffre impressionnant de 15 millions. Et pourtant, c’est la dernière essence à s’être introduite après le retrait des glaciers. Son arrivée en Valais remonte à 4000 ans à peine. Aujourd’hui, les forêts d’épicéas ou pessières forment au-dessus des villages d’altitude de grandes surfaces sombres, entrecoupées de couloirs d’avalanches et de clairières ouvertes par l’homme. Dans les vallées sèches, l’épicéa est remplacé en partie, voire complètement par le mélèze. En altitude, il pousse parfois aux côtés de l’arole. Dans les régions humides comme le Bas-Valais, il s’accompagne souvent de sapin blanc. Le paysage homogène des pessières cache en réalité une grande variété d’associations végétales, allant des sols secs et calcaires aux terrains mouillés et acides

Sommaire

Caractères de l'épicea

L’épicéa se caractérise par une couleur d’ensemble plutôt sombre, des branches un peu tombantes et une cime pointue. Appelé familièrement «sapin», il ne doit justement pas être confondu avec le sapin, le vrai. Il s’en distingue par le port, par la couleur et par plusieurs traits particuliers: écorce rougeâtre, aiguilles fines insérées en brosse tout autour des rameaux, cônes pendants restant entiers. L’épicéa apprécie la lumière et parvient à se développer, grâce à son enracinement superficiel, sur des sols très divers, souvent minces, rocheux ou érodés. C’est pourquoi il se laisse planter si facilement presque partout. Doué d’un grand pouvoir colonisateur, il ne tarde pas à envahir les pâturages et les terrains abandonnés en altitude. L’épicéa présente aussi des inconvénients qui influencent l’évolution des forêts. Il produit un humus acide, épais, peu hospitalier pour les plantes de sous-bois et peu favorable pour le sol. C’est pourquoi les biologistes voient d’un mauvais œil ces plantations monotones qui ont déjà transformé tant de peuplements naturels de feuillus sur le Plateau et dans le Chablais, processus connu sous le nom d’enrésinement des forêts. L’épicéa se montre plus sensible que le sapin aux coups de vent, aux dégâts de la neige, aux blessures par chutes de pierres et aux maladies fongiques. Il souffre de la pollution de l’air et des attaques intensifiées, voire nouvelles, de plusieurs insectes parasites. Connu comme l’un des plus redoutables, le bostryche typographe a anéanti par exemple une forêt protectrice, déstabilisée à la suite d’un coup de foehn, au-dessus de la route du Grand-Saint-Bernard, sur la commune de Martigny-Combe. La lutte contre ces insectes consiste à les attirer dans des pièges, grâce à une substance de synthèse imitant l’odeur de regroupement propre à l’espèce. Petit papillon dont les larves s’attaquent aux aiguilles, la tordeuse de l’épicéa a fait sa première apparition en 1981 sur les communes de Savièse et Conthey. En quelques années, elle s’est répandue jusqu’à Tourtemagne et Martigny.

Flore des pessières

Les pessières se caractérisent par une flore relativement pauvre et peu originale. En effet, rares sont les espèces qui s’accommodent de sous-bois aussi sombres et d’un humus aussi acide. Dans l’ombre, le mélampyre des bois forme de grands tapis verts, tout ponctués de fleurs jaunes à la fin de l’été. Dans les endroits mieux éclairés, vous rencontrerez sûrement le sorbier des oiseleurs, arbuste à feuilles composées qui se pare à l’automne de beaux fruits rouge corail. Dans les clairières sèches récemment ouvertes par une avalanche, un coup de vent ou une coupe, vous serez peut-être surpris par le développement massif mais temporaire de deux espèces: le framboisier, qui donne ses fruits dès la deuxième année, et l’épilobe à feuilles étroites qui profite de la pleine lumière pour déployer ses splendides gerbes roses et lâcher d’innombrables graines-parachute dans le soleil d’automne. Bientôt, la forêt reprendra le dessus.

Pessières des montagnard

La délimitation des différentes pessières se révèle difficile en pratique, tant leur répartition est vaste et leur flore peu caractéristique. En Valais, sous climat continental, la partie supérieure de l’étage montagnard n’est pas toujours le domaine du pin sylvestre. Les forêts naturelles sont alors souvent des pessières séchardes, reconnaissables à la forme de l’épicéa: l’arbre étale ses branches au point de toucher ses voisins, ce qui plonge souvent le sous-bois dans une ombre profonde.

  • La pessière à polygale se mêle souvent aux pinèdes et se rencontre principalement en Valais central, sur des pentes calcaires, relativement sèches et bien exposées, à partir de 1300 m. L’épicéa ne dépasse guère 25 m de haut. Dans le sous-bois, la polygale faux-buis forme quelques touffes toujours vertes. Ses fleurs blanches à gorge jaune ou pourpre apparaissent dès la fonte des neiges et dégagent une agréable odeur de pomme. On retrouve ici la laîche blanche, la céphalanthère rouge, la goodyera et quelques autres plantes déjà vues dans les pinèdes. En été, les lisières et clairières de la région de Montana virent au jaune vif. C’est la floraison du genêt radié, dont les boules touffues couvent parfois de grandes surfaces. Ce buisson n’existe en Suisse qu’en Basse-Engadine et en Valais, sur la rive droite du Rhône entre Conthey et Loèche. On en connaît une seule station en rive gauche, au-dessus de Saint-Martin.
  • La pessière à mélique est l’équivalent de la précédente en terrain acide. Cette forêt propre aux vallées internes des Alpes se limite aux régions sèches du canton, comme celle de Ried-Mörel. Dans ses recoins les plus chauds, elle renferme du pin sylvestre et de l’épine-vinette. Parmi les plantes basses les plus importantes, vous trouverez plusieurs acidophiles comme la raiponce à feuilles de bétoine, la réglisse des bois ou la luzule blanc de neige. Graminée caractéristique, la mélique penchée passe facilement inaperçue à côté de ces espèces.
  • La pessière à véronique est répandue dans tout le Valais, sur des pentes peu exposées, entre 1200 et 1600 m d’altitude. Elle correspond à des sols assez riches, ni trop secs, ni trop humides. C’est la forêt montagnarde la plus productive du canton. Arrêtez-vous donc un jour dans la région de Grengiols ou d’Ernen, dans la vallée de Conches. Vers 1400 m, vous pénétrez dans une forêt pure d’épicéas, dont certains atteignent 35 m de haut. A l’ombre des géants, les herbes sont peu développées. Vous remarquerez quelques groupes de véroniques à larges feuilles, qui ressembleraient de loin à des orties si ce n’était leurs petites fleurs lilas. Cette espèce indique que le sol est bien équilibré en eau et en matières nutritives. Elle s’accompagne de plantes comme le mélampyre des bois et la luzule blanc de neige, qui traduisent une légère acidité du terrain.

Pessières subalpines

Lorsque l’on passe de l’étage montagnard au subalpin, le changement dans les pessières est souvent difficile à déceler. Toutefois, les arbres commencent à ressembler davantage à des colonnes, leurs branches n’étant plus étalées par rapport au tronc, mais plutôt appliquées contre lui. Cette particularité leur évite d’avoir à supporter de trop grands poids de neige. Les couronnes longues et étroites, relativement espacées, laissent pénétrer la lumière jusqu’au sol. La végétation de sous-bois en profite pour se développer. Elle renferme une large part d’espèces subalpines, dont l’homogyne des Alpes parmi les plus caractéristiques. D’autres plantes comme la campanule barbue proviennent des pâturages. Souvent favorisé par l’homme, le mélèze peut jouer un rôle important dans ces forêts.

  • La pessière à airelle couvre des sols acides et pauvres, sur des pentes plutôt sèches et ensoleillées. Prenons l’exemple des forêts au-dessus de Verbier. Ici, l’épicéa domine en exclusivité, mais ne dépasse guère 22 m de haut. Le sous-bois est marqué par la présence de deux arbrisseaux nains: la myrtille qui abonde sous un aspect plutôt chétif, et l’airelle rouge, espèce caractéristique qui s’en distingue par des feuilles coriaces et des fruits écarlates. La callune fleurit en automne dans les zones ouvertes, où elle indique une forte acidité du sol. On retrouve ici la canche flexueuse, graminée déjà décrite à propos des pinèdes acidophiles.
  • La pessière à myrtille et calamagrostide est très répandue dans tout le canton, sur les revers frais. Elle correspond à des sols acides et relativement humides. Quittons la pessière à airelle des hauts de Verbier et franchissons la Croix-de Cœur pour descendre sur les Mayens-de-Riddes. Arrêtons-nous vers 1800 m d’altitude. Les épicéas sont ici beaucoup plus élevés: ils atteignent près de 30 m. Dans les sous-bois sombres, la myrtille se fait vigoureuse. Dans les endroits mieux éclairés, la calamagrostide velue forme des tapis presque continus de feuilles longues et fines, toutes inclinées dans le sens de la pente. A traverser ces étendues de hautes herbes après la pluie ou la rosée du matin, les genoux sont vite trempés! En d’autres lieux, les rochers moussus abritent des petits jardins de lycopodes et de saxifrages à feuilles en coin.
  • La pessière à adénostyle ressemble à la sapinière du même nom et se rencontre comme elle sur des revers à enneigement long et sol riche en terre fine. C’est la plus fertile des pessières subalpines. Les épicéas atteignent facilement 30 m de haut. Compte tenu de leur taille et de la nature du sol, ils sont exposés au déracinement par le vent. Ce phénomène a déjà causé passablement de dégâts dans la région de Monthey. A la lumière se développent de grandes herbes comme l’adénostyle à feuilles d’alliaire, tandis que le pain de coucou et la violette à deux fleurs s’épanouissent discrètement dans les recoins sombres du sous-bois.
  • La pessière à aposéris, enfin, est une particularité des zones pâturées en terrain calcaire. Elle correspond généralement à une ancienne sapinière dégradée. C’est la seule pessière subalpine où l’humus d’aiguilles n’acidifie pas complètement le sol. Les hauts de Montana en offrent de bons exemples. Plante caractéristique ressemblant à la dent-de-lion, l’aposéris fétide couvre le sol par endroits. Le bétail la dédaigne à cause de son lait malodorant.

Bibliographie

  • Philippe Werner, La Flore, Martigny, 1988

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