Différences et richesses phonétiques du patois

De Wikivalais

La Morges de Conthey[1] divise les patois valaisans en deux groupes fortement caractérisés. Quelques exemples d'évolution phonétique illustrent cette différenciation des patois valaisans. Dans les patois francoprovençaux, le [a] tonique latin a gardé son timbre alors qu'en français il est devenu [é], par exemple, PASSATU, passé : pachâ à Chermignon, et pâssa à Isérables. Même dans ce cas, une limite sépare le canton, la voyelle [a] tonique s'est maintenue dans le Valais central tandis qu'elle s'est vélarisée à l'ouest du canton, devenant [o], paso à Vouvry et passau à Troistorrents. Pour traduire la locution "déterra ses pommes de terre", les patoisants ont généralement utilisé le correspondant "a creusé" :

"creusé" [o][a]
Salvan
crojo
Praz-de-Fort
croeusô
Bagnes
croeuzô
Fully
croeüjô
Chamoson
detâro
Conthey
crojo
Isérables
krozà
Nendaz
decrojâ
Hérémence
dèhrojâ
Savièse
croja
Saint-Martin
croja
Vissoie
crojà


Le [u] long du latin a gardé le timbre original [ou] à l'est alors qu'il s'est palatalisé dans le Bas-Valais, comme en français, par exemple RESPONDUTU, répondu : repondu à Conthey mais répondou à Savièse. Pour désigner le diable, celui qui a des cornes : Vissoie présente le mot lo cornouc, Hérémence le cournouc, mais Nendaz i cornû et Chamoson o cornu. Selon cette évolution phonétique, l'expression "sur la terre" se dit ainsi :

"sur la terre" [u][ou]
Vouvry
su la tèra
Troistorrents
dessu la terra
Salvan
chu la tèra
Praz-de-Fort
dèssu la terre
Bagnes
au a tèra
Fully
chu la tère
Chamoson
su a tèra
Conthey
chu tèra
Isérables
söu à terra
Nendaz
fûra dè terra
Hérémence
chou la tèrra
Savièse
chou têra
Chermignon
dèchôou tèra
Vissoie
chouc la terra
Saint-Luc
chöc têrra


Sur la base de ces exemples, on observe notamment que le patois de Nendaz partage certaines caractéristiques avec ceux du Bas-Valais [u] et non [ou] et d'autres avec ceux du Valais central [a] et non [o]. Si on examine le développement du son latin O ouvert, il a abouti au son [oe] caractéristique du Bas-Valais et au son [ou] dans le Valais central. Par exemple, NOVA, neuve se dit noeuva à Bagnes et noûva à Chermignon; DIURNU, jour se dit dzeu à Orsières, dzò à Ayent et à Evolène. Parallèlement, l'adverbe si fréquemment utilisé en patois próouk, du latin PRODE, qui signifie à la fois la profusion et la bonne volonté se dit preu dans le Bas-Valais et prò dans le Valais central.


"Je veux bien te le laisser" [eu][o]
Oe peur le te lasi (Vouvry)

Voi bain te le laché (Troistorrents)

Ché d'aco dè tè le lachie (Salvan)

Vouay proeu tè le lâché (Praz-de-Fort)

Yo vouay proeu ou t'âchyé (Bagnes)

I chaï d'acô dè te le lachë (Fully)

Yô vouae preü te laché (Chamoson)

No vouè preu o t'achié (Conthey)

Yo vhui pröu t'asché (Isérables)

Vouéi proeu o t'achyë (Nendaz)

Vouè proo lo tè lachieu (Hérémence)

Ouè próouk lo tè lachyè (Evolène)

Vouè pro lo tè lachiè (Saint-Martin)

Té fajo cadoou (Savièse)

Ché d'acor dè tè lo lachiè (Chermignon)

Io vouic tè lo lachiè (Vissoie)

Yo chék d'acör dè tè lo lachiè (Saint-Luc)


A travers la comparaison de ces différents énoncés se manifestent des différences importantes dans nos patois. D'une part, le pronom personnel de la première personne n'apparaît pas obligatoirement, la forme du verbe suffit à l'indiquer dans la plupart des cas, soit dans les exemples de Vouvry, de Troistorrents, de Salvan, de Praz-de-Fort, de Nendaz, d'Hérémence, de Saint-Martin, d'Evolène, de Savièse et de Chermignon. Le patois de Conthey présente la forme no pour signifier la première personne du singulier alors que les autres ont yo ou i. D'autre part, il est remarquable que Bagnes, Conthey, Isérables et Nendaz ne présentent pas la consonne [l] à l'initiale d'un mot.

Lorsqu'à l'ouest du canton, on entend la diphtongue [ài] fràide, froide, à Bagnes, on entend le son [éi] dans le Valais central, fréide à Ayent, diphtongue qui se réduit parfois à [i] comme dans frîde à Savièse. Il s'agit de l'évolution de la diphtongue issue du [e] fermé latin que l'on retrouve dans le nom foire : a la fîré à Saint-Luc, a la fîre à Chermignon, a féyre à Nendaz, a la faire à Orsières et a la fâra à Troistorrents. De même, on relève les résultats suivants dans la traduction de l'expression Quelques mois après :

"Quelques mois après" [ai], [è][ei], [i]
câc maè aprè (Vouvry)

quaque ma après (Troistorrent)

catchè mè apré (Salvan)

kakè may apri (Praz-de-Fort)

kâke may pyé tâ (Bagnes)

caquè maï apri (Fully)

qarqè mae apri (Chamoson)

cakiè maï apri (Conthey)

kackyé mèy âpri (Isérables)

càquie mey apréi (Nendaz)

cake mè apré (Hérémence)

kâke méik apré (Evolène)

kake mèc aprè (Saint-Martin)

cakyé mi mei taa (Savièse)

caquiè mi apré (Chermignon)

quiaquié mi apré (Vissoie)

kakè mî mé târ (Saint-Luc)


Ces petits tableaux comparatifs montrent la variété des sons produits dans un espace relativement restreint et, simultanément, ils laissent percevoir l'aptitude des patoisants à reconnaître les correspondances qui lient leur propre patois à celui de l'interlocuteur. Considérons le terme patois blé qui est le même mot dans tout le Valais romand et, bien qu'il ne comporte que trois phonèmes, il n'en signale pas moins la forte diversité régionale du point de vue phonétique :

"blé" [o][a] - [bl][bly][bv]
Vouvry
bho
Troistorrents
blhau
Salvan
blo
Praz-de-Fort
blô
Bagnes
blô
Fully
blô
Chamoson
blô
Conthey
bvau
Isérables
blhâ
Nendaz
blâ
Hérémence
blâ
Evolène
blâ
Saint-Martin
bla
Savièse
bla
Chermignon
blia
Vissoie
blhà
Saint-Luc
blâ


Incontestablement tous ces patois sont fortement apparentés, pourtant, en raison des variations qui individuent chacun d'eux, le dialectophone éprouve davantage de peine au contact d'un autre patois au fur et à mesure qu'il s'éloigne de son village natal. De ce fait, la distance peut se creuser au point d'entraver la compréhension.

Une phase d'adaptation pour découvrir le fonctionnement de l'autre patois s'impose sinon, par commodité, les patoisants recourent à la langue française.

D'une manière générale, à l'intérieur de chacune des deux grandes zones des patois valaisans, l'intercompréhension est garantie tandis que, de l'une à l'autre, elle se trouve davantage compromise. Aussi un locuteur natif du val d'Anniviers et un autre du val d'Illiez par exemple se comprennent-ils avec difficulté. D'ailleurs le réseau de relations entre ces deux régions du Valais romand n'a guère été dense. On rejoint par là l'une des fonctions du dialecte qui consiste à se démarquer des autres.

Aucune communauté ne se confond entièrement avec les autres. On repère immédiatement l'origine du patoisant par quelques spécificités de sa langue.

En aucun cas cependant, cette fonction de démarcation assurée par les patois ne prévaut sur la fonction inhérente à toute langue, la fonction de communication, non seulement à l'intérieur d'un groupe donné, mais encore avec l'extérieur. De fait, l'activité commerciale exige la capacité de comprendre, voire de s'exprimer dans un autre patois. Les marchands de bétail notamment adaptaient aisément leur patois à celui de leur interlocuteur.

Pour en savoir plus

  1. c.f. l'article "Structuration de l'espace dialectal"

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