Description et caractéristiques des steppes

De Wikivalais

Sommaire

De l'hiver au printemps

Les steppes se prêtent à la découverte tout au long de l'année et ce n'est pas le moindre avantage, lorsque la neige s'éternise ailleurs. C'est dans les steppes que s'épanouissent les premières fleurs du printemps. Les sorties aux bulbocodes et aux adonis tiennent du véritable pèlerinage.

A Sion par exemple, sur les collines de Valère et Tourbillon, la neige ne s'attarde guère et laisse bientôt apparaître les herbes jaunes, réparties par touffes. Certaines plantes sèches sont encore entières et reconnaissables. Les rayons de soleil ont tôt fait de réchauffer le sol et de réveiller les petits insectes qui s'y cachent.

De nombreux oiseaux profitent du terrain découvert pour se nourrir.

Printemps

Quelques journées chaudes et le sol reverdit, d'abord discrètement, sous les herbes sèches. Les premières plantes à fleurir sont des espèces qui profitent de réserves accumulées pendant la belle saison dans des bulbes ou autres organes souterrains développés. Parmi elles, la rare gagée des rochers: petite étoile jaune s'observe en mars-avril dans les rochers de Valère, Mazembroz, Rarogne ou Blitsch. Plus répandu, le bulbocode ressemble à un crocus et fleurit parfois dès février aux Follatères près de Martigny. On peut l'admirer aussi un peu plus tard sur certaines pentes de la rive gauche du Rhône et dans quelques stations d'altitude, par exemple à Evolène et à Raaft au-dessus d'Ausserberg. Quel spectacle que ces tapis roses sur fond d'herbes sèches! Les adonis du printemps ne sont pas moins impressionnants: les coteaux de Charrat et de Saxon s'illuminent en avril de mille soleils. Les taches jaunes de la potentille pubescente apparaissent aussi très tôt, un peu partout, y compris dans les rochers. La pulsatille des montagnes fleurit pratiquement en même temps dans toutes les steppes sur sol assez profond. Ses fleurs de velours pourpre bien connues pointent avant même la feuille. Petit ou grand, qui n'a succombé au moins une fois à la tentation de la cueillette? Et pourtant, cette plante apparemment si répandue est absente du reste de la Suisse.

Au premier printemps, le sol de la steppe reste humide pendant quelque temps sous l'effet des pluies et des ruissellements alimentés par la fonte des neiges. Examinons le parterre d'un peu plus près: l'œil exercé découvrira des plantes miniatures, hautes de 3 à 6 cm, qui s’installent dans les espaces nus entre les touffes des graminées. Ce sont des annuelles printanières qui achèvent leur cycle complet, de la germination à la fructification, en quelques semaines: érophile, arabette de Thal, saxifrage tridactyle, pensée naine, myosotis à petites fleurs, sabline et autres. Les Crucifères, réputées pour leur précocité, sont bien représentées. Ces plantes éphémères apprécient les sols fins et pas trop calcaires, au voisinage des affleurements rocheux. Elles fleurissent dès le mois de mars, puis disparaissent sans laisser de traces.

En mai, le paysage des steppes passe du jaune au vert, un vert pâle tout en nuances qui marque bien la différence avec les autres prairies. C'est au tour des plantes plus grandes de fleurir: ici le rose des astragales esparcette et des œillets sylvestres, là le bleu des globulaires ou, avec un peu de chance, le jaune de rares onosma de Suisse et astragales sans tige. Le lis anthéric côtoie l'euphorbe de Seguier. Par endroits apparaissent des pousses entièrement dépigmentées, sans chlorophylle: ce sont des orobanches qui vivent en parasites sur les racines d'autres plantes. Chaque espèce d'orobanche a sa plante-hôte: thym, gaillet, germandrée ou armoise selon les cas.

Il est temps de présenter les graminées qui donnent aux steppes leur aspect le plus typique. Ces touffes aux longues feuilles élégamment recourbées appartiennent à deux espèces de stipa. La stipa pennée dégaine ses épis plus tôt que la stipa chevelue, en mai-juin précisément. Chacune de ses graines se prolonge par un plumet, sorte de long filament tout hérissé de poils luisant sous le soleil. Quel spectacle que ces tapis de plumets ondoyant dans le vent comme des draps de satin!

Eté

La chaleur estivale est presque intolérable dans les steppes. Des criquets aux ailes rouges ou bleues s'envolent de toutes parts. Les petits escargots se tiennent au sommet des herbes pour mieux échapper à la surface brûlante du sol. Quelques jours secs et la végétation vire déjà au jaune. Pour résister à la sécheresse et limiter les pertes d'eau par évaporation, de nombreuses plantes présentent une surface foliaire réduite. Les feuilles sont souvent petites et fines. Celles des stipes sont longues et étroites. Celles des fétuques sont enroulées sur elles-mêmes au point de paraître filiformes. D'autres espèces sont couvertes de poils qui contribuent à réduire l'évaporation; c'est le cas de la potentille pubescente et de l'onosma. La plupart des plantes développent un système racinaire important pour profiter au maximum de l'eau retenue par le sol. Les racines occupent parfois plus de place que le feuillage. C'est pourquoi le tapis végétal devient discontinu: entre les touffes des stipes et autres plantes, subsistent des espaces nus, ceux-là même dont profitaient les petites annuelles printanières. Ce phénomène montre l'aspect de la steppe en été. Grâce aux réserves d'eau accumulées dans leurs feuilles épaisses, les plantes grasses résistent bien à la sécheresse et apprécient même les zones rocheuses. Elles peuvent ainsi se permettre de fleurir tardivement et massivement. Parmi elles, il faut citer la joubarbe des toits, la joubarbe aranéeuse indicatrice de roche acide, l'orpin blanc, l'orpin jaune et l'orpin géant.

Les cactus de Valère, Tourbillon et Branson se sont multipliés à partir de pieds introduits d'Amérique il y a plusieurs siècles.

Les plantes grasses s'accompagnent d'autres notes colorées: boules pourpres de l'ail à tête ronde, rose délicat de la germandrée petit chêne et de la centaurée valaisanne, bleu intense de la véronique en épi ou de l'hysope. Vers la fin de l'été, c'est au tour de la stipa chevelue de déployer ses épis. Les graines se prolongent par des filaments sans poils qui forment des petites touffes de cheveux bouclés. Elles s'accrochent à tout ce qui passe ou tombent par terre.

Automne

En automne, tout semble à première vue sec et mort dans la steppe. Et pourtant, certaines plantes ont attendu l'arrière-saison pour fructifier. C'est le cas des armoises: armoise champêtre aux feuilles presque filiformes, absinthe indicatrice d'anciennes cultures ou interventions dans le terrain, armoise valaisanne plus petite et rare. Les dernières notes colorées sont apportées par l'euphraise jaune et l'aster linosyris. Lorsque les beaux jours se prolongent, il arrive que les pulsatiles des montagnes refleurissent, croyant au printemps.


Origines de la flore steppique

A priori, la plupart des plantes des steppes n'ont guère pu exister en Valais pendant les glaciations. Elles seraient donc arrivées il y a moins de 14 000 ans. Aujourd'hui, elles ne se rencontrent peu ou pas dans le reste de la Suisse. Mais alors, d'où sont-elles venues? La réponse tient en quelques hypothèses, étayées par des comparaisons avec la flore des régions voisines et par l'analyse des pollens conservés dans les tourbes.

Certaines plantes des steppes ont dû survivre malgré tout dans des massifs-refuge au moment des glaciations et, à partir de là, regagner du terrain. Il s'agirait d'espèces caractérisées par une relative souplesse vis-à-vis de la température comme peut-être l'armoise valaisanne et l'uvette par un centre de gravité situé encore aujourd'hui au-dessus de la limite des anciens glaciers et par une aire de répartition morcellée ou pour le moins curieuse: genévrier sabine (Haut-Valais, environs de Martigny et région des Dranses), lychnis fleur de Jupiter (idem), pulsatille de Haller (vallées de Zermatt et de Saas), arméria faux ail (région de Ferpècle et vallée de Saas), dracocéphale d'Autriche (région du Haut-de-Cry, au-dessus d'Ardon).

Les espèces plus sensibles au froid ont dû venir d'ailleurs, en plusieurs vagues. Les déplacements se font au fil des générations, grâce aux vents et aux animaux qui emmènent les graines toujours plus loin. Encore faut-il une certaine continuité de milieux favorables, dans le cas des steppes, des terrains pratiquement nus.

La première vague concerne quelques espèces rares originaires d'Europe orientale: adonis, bulbocode, astragale sans tige, onosma… Comment sont-elles arrivées en Valais? Les analyses polliniques ont montré que les plaines d'Europe moyenne, au début du réchauffement postglaciaire, étaient dominées par une steppe froide jusqu'à l'océan. Cette végétation pionnière a suivi les glaciers dans leur retrait. Les plantes citées, de même que l'armoise et l'uvette en faisaient partie. Elles ont donc pu, à une certaine période, migrer d'est en ouest, puis remonter les grandes vallées alpines. Avec les changements de climat, de sol et de végétation, ces plantes, certainement plus nombreuses au départ, ont disparu partout, sauf en quelques endroits marginaux très ensoleillés, très secs ou rocailleux, à l'abri de la concurrence des autres espèces. Ainsi, grâce à ses conditions particulières, le Valais central a gardé quelques témoins de la grande steppe postglaciaire.

Les steppes valaisannes comportent aussi de nombreuses espèces originaires de la région méditerranéenne: astragale de Montpellier, euphorbe de Seguier, esparcette des sables, bugrane jaune, orchis bouffon… Ces plantes ont certainement profité de la période atlantique, plus chaude que l'actuelle, pour s'étendre vers le nord. Jusqu'à son endiguement récent, le Rhône, avec ses champs d'alluvions en permanence remaniés par les crues, a dû constituer une voie de migration privilégiée. Lors de périodes favorables, le col du Simplon (2005 m) a probablement laissé passer certaines espèces du sud des Alpes aujourd'hui encore limitées à quelques régions du Haut-Valais: onosma des sables, tulipe australe, violier du Valais…

Les migrations de plantes steppiques ne semblent plus guère possibles aujourd'hui. Le climat a changé. Les sols ont évolué. Des forêts denses et des prairies humides s'interposent.

D'immenses espaces cultivés et construits font obstacle aux courants migratoires. Les steppes valaisannes abritent donc une véritable flore relicte, vestige d'autres époques. Les plantes qui en font partie méritent le respect à double titre: pour leur rareté et pour leur histoire.

Les steppes et l'homme

Les steppes étaient autrefois parcourues par les troupeaux de chèvres et de moutons. Elles étaient incendiées assez régulièrement. La végétation parvient à se régénérer complètement en quelques années et supporte donc relativement bien le traitement à condition qu'il ne se répète pas trop souvent. Par contre, la faune (insectes, escargots, lézards…) souffre davantage, surtout lorsque le feu intervient en dehors de la période de repos hivernal. Pourtant, sans ces pratiques, bien des steppes finiraient par disparaître sous les buissons, les chênes pubescents ou les pins sylvestres. On constate d'ailleurs de nos jours une nette tendance à l'embroussaillement. Mais la principale menace provient actuellement de l'emprise des constructions et des vignes. Les steppes perdent ainsi chaque année un peu plus de terrain et les petits îlots qui subsistent dans le vignoble subissent l'influence néfaste des arrosages et des épandages d'engrais et de pesticides. Des tapis monotones de chiendent intermédiaire ne tardent pas à remplacer la riche flore d'origine. Les déversements de sarments et les feux dans les talus favorisent l'apparition de clématites envahissantes et de buissons malingres. Alors vignerons, un peu d'égard pour les joyaux de la flore du Valais!

Bibliographie

  • Philippe Werner, La Flore, Martigny, 1988

Article connexe



Outils personnels