Chevreuil

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Le rut du chevreuil

Baö baö, mais oui, essayez encore : un « ba » explosif, crié, suivi d’un « o », presque un « oe », plus bas, à peine prononcé ; baö baö. C’est l’appel du chevreuil en rut, la voix de la forêt en août. Etonnamment puissant pour ce frêle cervidé, ce genre d’aboiement glace le sang au cœur de la nuit. Il signale les brocards excités par la présence d’une chevrette. En pleine saison, les poursuites amoureuses se déroulent parfois de jour, le mâle collant de près la femelle convoitée, les couples inlassables tournant sans cesse en rond.

Un dos penché vers l’avant, des bois peu développés et inclinés en arrière, un cœur de faible taille : tout chez le chevreuil témoigne d’une stratégie de fuite consistant à gagner rapidement le premier couvert forestier pour attendre que le danger s’éloigne. Un tractus digestif peu volumineux le contraint, 6 ou 8 fois par jour, à se remplir la panse dans les prairies et les clairières. Ainsi s’explique la prédilection du chevreuil pour les lisières, les forêts claires et les régions de bocage : quelques pas seulement séparent la pâture où il broute les plantes les plus riches en énergie et les plus digestes, de sa retraite abritée où il rumine tout en observant les environs. Ce petit cervidé fait preuve de gourmandise, tel individu sélectionne soigneusement les fleurs de crocus au premier printemps, tel autre avale de de préférence les fleurs de lis. En d’autres saisons et d’autres lieux, son choix se portera sur du feuillage ou des fruits. Mais son comportement territorial lui permet de satisfaire ses goûts raffinés sans mettre en danger les plantes préférées.

Un succès mitigé

Absent du canton au début du siècle, le chevreuil a été réintroduit par la Diana d’Entremont en 1902 au val Ferret. Depuis, il a reconquis tout le Valais. Un faon dans la forêt des Ars sur Ferret atteste de sa reproduction là-haut, tout près de la limite des forêts ; des traces dans la neige fondante de juin au sommet du Crêt-du-Midi sur Vercorin témoignent d’un erratisme précoce ; une harde de 6 chevreuils en décembre aux Communaux sur Saint-Martin ou un brocard en velours brassant la neige de février à plus de 2000 m parmi les derniers mélèzes au-dessus d’Albinen sont exceptionnels par la date. Mais toutes ces observations confirment son attachement à la forêt. Fluet, doté de jambes courtes et fines, le chevreuil a beau être plus léger que le cerf, il enfonce plus profondément dans la neige en raison d’un rapport poids/surface des sabots très défavorables (1 kg/cm2 chez le chevreuil, contre 0,25 kg/cm2 pour le cerf). S’il hibernait à Loèche-les-Bains, à Ferden ou à la Fouly, c’était grâce aux mangeoires ravitaillées par les chasseurs. Au val de Tourtemagne, il n’a jamais vécu qu’en aval de Gruben inaccessible en hiver. Ces séjours hivernaux en altitude appartiennent au passé : depuis que le lynx est venu mettre bon ordre dans cette situation artificielle, en décimant les troupeaux retenus par la neige autour des mangeoires, celles-ci ont été abandonnées.

Selon les statistiques du Service cantonal de la chasse, de 1975 à 1989, l’effectif des chevreuils aurait diminué de 38 %, passant de 4272 à 2645 têtes, avant de se stabiliser depuis lors vers 3000 individus. Il faut rechercher l’explication à ce déclin au-dessous de 1500 m d’altitude, là où vivent la majorité des chevreuils. Je me souviens de petites hardes qui passaient dans les vergers d’abricotiers à Ecône ou dans les prés de la plaine d’Arbin à Riddes. Les vignes et les choux-fleurs ont chassé en même temps le chevreuil, les campagnols et le faucon crécerelle, le grillon, les oedipodes à ailes rouges et les pies-grièches écorcheurs. Pas besoin de lynx pour expliquer ces disparitions : la suppression des prairies et le désherbage chimique suffisent. Durant les années 1970, alors que les vignes grignotaient allègrement au moins un hectare de coteau par semaine, les lotissements de chalets attaquaient les bocages à chevreuils par le haut. La déprise agricole dans les vallées latérales, par extension des friches ou des parcs à moutons, n’a pas amélioré le statut de ce gourmand.

De surcroît, de 1963 à 1975, cerf, chevreuil, bouquetin et chamois ont tous quatre vu leurs effectifs augmenter. Il est normal que le plus frêle d’entre eux ait davantage souffert des conditions hivernales dans un territoire partagé. Dans ce contexte, la chasse aurait dû réduire sa pression sur une espèce déjà écrasée par les mutations de son milieu : tel n’est pas le cas puisqu’on traque encore le chevreuil à l’aide de chiens qui ne connaissent pas les limites des réserves de chasse et qu’on le tire à la grenaille, ce qui occasionne de nombreuses morts différées par blessures.

Bibliographie

  • Pierre-Alain Oggier, La Faune, Martigny 1994

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