Chauve-souris

De Wikivalais

Sommaire

Le monde secret des chauves-souris

Activité dépensière que le vol : une heure en l'air nécessite bien plus d'énergie qu'une heure de marche. Même comparé à celui des oiseaux, le vol des chauves-souris reste coûteux. Ces petits mammifères semblent bien exceller dans l'extrême : par le sommeil hivernal, ils réussissent à vivre quatre-vingts jours avec l'énergie d'une heure de vol ! Sachant qu'une chauve-souris active consomme quotidiennement l'équivalent d'un quart de son propre poids d'insecte, on aura la délicatesse de ne pas la réveiller en morte saison… quand ses proies n'existent pas !

L'aile de peau nue, tendue sur des doigts démesurés, entraîne une forte déperdition de chaleur par rapport aux plumes isolantes de l'oiseau, malgré un système qui réduit cette déperdition de chaleur au minimum. C'est là un des motifs de l'hibernation au fond des grottes abritées du gel et de la dessication. Mais le premier gouffre venu ne fait pas nécessairement l'affaire : chaque espèce recherche un micro-climat idéal. Aucune ne passe l'hiver dans les grottes dont la température dépasse 11° C : une torpeur à une telle température entraînerait une consommation trop rapide des réserves de graisses et une mort d'inanition avant le retour du printemps.

Les chiroptères du Valais

On en voit parfois qui volent de jour. Il arrive d'en déloger derrière un volet ou de trouver un cadavre momifié pendu à une poutre du galetas. Mais la plupart des rencontres avec les chauves-souris se résument au passage d'une ombre furtive à travers le halo d'un lampadaire ou à quelques petits appels pointus qui déchirent à peine les chaudes nuits d'été.

Il n'est pas facile d'étudier ces fées de la nuit qui passent la saison froide endormies dans un abri discret et qui, lorsqu'elles sont actives, ne sortent que dans la pénombre. Même les chouettes – qui pourtant ne recherchent pas l'éclairage public – sont moins discrètes, elles qui chantent leurs amours d'une voix puissante.

Pionnier, Michel Desfayes les a traquées à l'aide d'un filet tendu devant quelques gîtes dans les années 1950 : c'est qu'il faut les tenir en main pour les déterminer. De cette époque datent les premiers marquages avec des bagues fixées à l'avant-bras et les premières listes faunistiques du Valais. Des individus marqués, repris ultérieurement au col de Bretolet, ont révélé le comportement migratoire de certaines espèces et apporté des informations sur la longévité extraordinaire de ces souris volantes qui vivent jusqu'à quinze ans. Accessoirement, ces captures ont permis de se faire une idée des espèces et des effectifs séjournant à la grotte du Poteu à Saillon, dans les mines d'Aproz et dans certaines églises.

Depuis, les chiroptères n'ont pas modifié leur mode de vie, mais la technologie a doté le chercheur de jumelles équipées d'un amplificateur de lumière, de caméscopes à infrarouge, de détecteurs à ultrasons. Ces moyens complètent le système de radio-pistage miniature et les mini-catadioptres qui réfléchissent le faisceau du phare halogène.

Aujourd'hui, Raphaël Arlettaz, Alain Lugon, Antoine Sierro les étudient en professionnels, et les traquent jour et nuit, rampant dans les grottes, escaladant les clochers ; ils les débusquent dans les pouponnières, les suivent sur les terrains de chasse, les capturent à l'entrée des gîtes diurnes ou sur les abreuvoirs, les baguent, les pèsent, les recapturent sur les terrains de chasse, effectuent des prises de sang, pèsent le guano et comptent les cadavres de jeunes dans les colonies, dénombrent les adultes lors de l'envol vespéral.

C'est à ce prix qu'ils ont découvert les restes fossilisés du rhinolophe euryale qui vivait au Poteu de Saillon il y a plus de 5000 ans, observé des espèces nouvelles pour le Valais tel le molosse de cestoni ou le vespère de Savi, constaté la disparition du minioptère de Schreibers que Desfayes avait encore pu capturer à Saillon, enrayé le déclin du grand fer-à-cheval en faisant rétablir des conditions adéquates dans les combles de certaines églises, élucidé les différences entre deux espèces si proches qu'on les avait longtemps confondues, le grand et le petit murin, constaté l'abondance de certains espèces arboricoles qui restent encore mal connues, comme la noctule.

Désormais l'image toute d'ombres et de lumières s'est éclairée de nouveaux jours et l'on sait que 24 des 26 espèces de Suisse vivent en Valais. Il y a bien sûr les espèces répandues comme l'oreillard commun et la pipistrelle commune, les chauves-souris de montagne que l'on retrouve dans les cantons voisins du Tessin ou des Grisons comme la sérotine boréale, mais surtout des chiroptères qui atteignent en Valais la limite nord de leur aire de répartition comme le molosse de Cestoni, la noctule géante et le vespère de Savi.

Ça chauffe à Vex

Les rhinolophes se reconnaissent à leurs oreilles pointues, très mobiles et privées d'oreillon, cette espèce de languette visible au centre de l'oreille des autres chauves-souris indigènes. Leur second nom, fer-à-cheval, elles le doivent à la conformation bizarre de leur nez recouvert d'une feuille nasale complexe servant d'amplificateur à ultrasons. Peu esthétique, le système est efficace. Il leur permet de détecter un fil de 8 centième de millimètre d'épaisseur ou de distinguer un vrai ver-de-farine d'une imitation en plastique ! Mais on ne les tient pas toujours en main : il est bon alors de savoir qu'au gîte, on peut se fier à leur habitude de se suspendre isolément sans se toucher, enveloppées dans leurs ailes, tels de petits sacs de cuir.

Refusant de se serrer dans de simples fentes, les femelles trouvent refuge dans les combles spacieux, chauds et non ventilés des églises de basse altitude : Sembrancher, Le Châble, Saxon et Vex. C'est là qu'en août, sous le toit d'ardoises, elles mettent bas un petit par an, migrant le long des chevrons, du faîte du toit aux bas côtés, selon qu'il fait plus ou moins chaud. A l'entrée de l'hiver, quittant ces combles désormais glacés, elles se réunissent au plus profond des grottes humides pour les accouplements avant le long sommeil hivernal à l'abri des risques de gel et de dessication.

Mais la fermeture de l'accès, un traitement insecticide des charpentes, un éclairage dissuasif du clocher ou une isolation mal placée ont eu raison des pouponnières. Les gîte d'hibernation ont souffert également : mines effondrées, galeries murées, grottes perturbées par les spéléologues ont condamné nombre de refuges. Faut-il s'étonner que le petit rhinolophe ait pratiquement disparu du Valais, tandis que le grand ne subsiste plus qu'à Vex ? Depuis, des mesures de protection ont permis d'étoffer les effectifs : en 1994 on comptait 40 individus à Vex, et 4 à 5 individus à Saxon et à Loèche. Une petite colonie de 15 à 20 femelles subsistait dans l’ancienne église Saint-Sylve de Vex, tranquille parce qu’oubliée du monde. Oubliée ? Pas vraiment. En 1987, commune et paroisse s’unissent pour rénover l’édifice sacré en y incluant la conservation de la colonie. Pour les biologistes, il s’agit d’une première, sans modèle, une véritable expérience qui comporte le risque de tout détruire. Des doutes et des hésitations pèseront sur le déroulement des travaux. Finalement la restauration est menée à terme, les paroissiens sont satisfaits, le chef spirituel accepte même de respecter un petit morceau de nuit : la façade nord ne sera pas éclairée. Les « rhino » se portent bien. Mais des « tavillons » ont remplacé les ardoises, dès lors la chaleur solaire est compensée par … un chauffage électrique !

On sait, grâce à Alain Lugon qui les a étudiées pendant l’été 1993, que d’avril à octobre, aussi longtemps qu’il y aura des papillons nocturnes et des hannetons dans les aulnaies de la Borgne et dans les vergers de Vex, il nous sera possible d’assister à l’envol vespéral de chauves-souris et de les voir plonger vers le sol pour entamer leur vol de chasse en rase-mottes.

Les sœurs jumelles

On pourrait s’étendre longuement sur les deux murins, si proches qu’on les prenait encore, il y a peu de temps, pour une seule et même espèce. Raphaël Arlettaz, qui les étudie depuis une dizaine d’années, vous dira son étonnement d’avoir mis si longtemps à reconnaître les différences désormais frappantes. Au-delà de détails morphologiques permettant de distinguer le grand du petit murin, au-delà des adaptations écologiques autorisant ces espèces jumelles à subsister côte à côte sans conflit, le plus frappant ce sont les résultats du radio-pistage : trois étés de traque ont montré que chaque individu a ses habitudes et gagne, soir après soir, un terrain de chasse bien défini qu’il parcourt inlassablement. L’un grimpe dans les pentes du Grand-Chavalard, juste sous le chemin de Sorgniot, tel autre gagne les praires plantes de châtaigniers dans la Combe de Martigny, un autre encore fréquente les Iles de Sion, et j’en passe. Voilà qui jette une lumière lus nette sur l’espacement des colonies : comment pourraient-elles être proches quand leurs habitants se dispersent sur de si vastes surfaces ? On mesure ainsi l’avantage de la têtée qui permet de livrer une nourriture concentrée aux jeunes en une seule fois, par rapport à la becquée qui retient les oiseaux de même taille bien plus près de leurs nids.

Ce partage de l’espace permet aux chauves-souris de connaître leur terrain comme leur poche, mais ne les empêche pas de réagir à l’excitation de leurs voisines quand une bonne occasion se présente : sinon comment expliquer cette affluence de murins sur les prairies récemment fauchées dont ils écument, en deux ou trois nuits de chasse, les criquets et sauterelles exposés sans défense ?

Bibliographie

  • Pierre-Alain Oggier, La Faune, Martigny 1994

Article connexe



Outils personnels