Buse et l'autour

De Wikivalais

Avec ses larges ailes de 120 cm d’envergure, la buse rame lourdement. La grâce de son vol plané fait oublié sa gaucherie. Pou chasser les petits mammifères ou des reptiles, pour se ravitailler de charognes, point n’est besoin de performances foudroyantes : ce planeur parfait est capable d’épier sa proie en vol, sans fatigue et sans perchoir.. Et si elle fréquente les milieux ouverts, c’est pour l’abondance des campagnols et la visibilité, Mais elle est parfaitement à l’aise en sous-bois clair.

L’autour est le prédateur forestier type: doté d’ailes larges, mais courtes et arrondies, et d’une longue queue facilitant les volte-face, il est capable de manœuvrer à grande vitesse entre les troncs et les branchages, d’effectuer une poursuite et de prendre sa proie à l’endurance. Voilà un terrible carnassier, apte à s’attaquer à plus grand que lui : hibou moyen-duc, hulotte, buse, milan noir, grand corbeau, lièvre, tétras-lyre et lagopède complètent un menu d’écureuils, de geais, de cassenoix, de grives et de merles. Inféodé aux forêts pour nicher, il effectue des raids de chasse dans les campagnes et les pâturages jusqu’à 2600m d’altitude.

Sommaire

Une rareté trompeuse

Leur régime alimentaire et leur technique de chasse rendent les buses très visibles. Perchées le long de l’autoroute ou près des décharges d’ordures en hiver, lançant du haut du ciel estival des miaulements prolongés exploitant volontiers les prairies, les buses, relativement grandes, se montrent si souvent qu’elles donnent une impression d’abondance. En fait, 200 à 300 couples nichent dans l’ensemble du canton.

Inversement, les autours, plus discrets, sortent rarement de la forêt ou du bocage ; ils lancent leurs attaques foudroyantes au ras du sol, ils utilisent chaque buisson, chaque inégalité du terrain pour dissimuler leur approche et saisir leurs proies par surprise. Taillés pour le vol battu, ils planent rarement. Chez eux, tout concourt à les faire paraître plus rares qu’ils ne le sont en réalité: le Valais compte pourtant le même nombre d’autours que de grands corbeaux nicheurs, environ 150 couples.

Pour connaître exactement l’effectif de ces deux rapaces, il suffit de compter les aires coupées. On peut les repérer au début de la période de reproduction, quand ces oiseaux, tout à leurs ébats, abandonnent leur discrétion.

Parade nuptiale

Commencée aux beaux jours de février, la parade nuptiale des buses et des autours s’étire jusqu’à la ponte en avril, avec un maximum d’intensité en mars. Les buses se montrent pendant des heures, se rejoignent à 2, 3 voire 4 couples de voisins, piaillent dans le ciel au milieu du jour. Elles ondulent comme les aigles, ou effectuent un vol battu semblable à celui des vanneaux. A la fin d’une rencontre, elles partent deux par deux, dans des directions différentes : ces 6 ou 8 buses vivent sur 60 ou 80 km2. Contrairement au Plateau suisse où l’on peut trouver un couple par kilomètre carré et où les fluctuations d’effectifs suivent celles des proies, la population valaisanne paraît très stable, les couples nichant année après année dans le même lieu, comme en témoignent les cris de mendicité des jeunes en juillet.

Chez la buse, le terrain de chasse s’étend autour du site de nid selon une bande allant de la plaine à l’alpage et permettant la transhumance saisonnière à flanc de coteau. En automne, les buses se tiennent volontiers à la limite supérieure de forêts qu’elles quittent dès l’arrivée de la neige. Au moment des nichées, elles font le déplacement inverse suivant la fonte de la neige, pour redescendre chasser près des nids dès la fauche. La hauteur de l’herbe détermine l’accessibilité des rongeurs-proies et préside à ce mouvements.

Nos buses paraissent sédentaires, du moins sont-elles présentes à l’année, même aux abords de certains villages de montagne, comme Evolène ou Vens. Elles sont alors discrètes, probablement par économie, et se concentrent autour des décharges et des dépouilles d’animaux domestiques abandonnées. En plaine, quelques hivernants venus du nord et l’est augmentent leur nombre, tandis que les jeunes indigènes s’en vont vers le sud…

Lors de la parade, les autours manifestent un comportement différent que l’on retrouve chez les éperviers, leurs petits cousins. Plus discrets que les buses, ils consentent à une brève apparition, souvent solitaire, de quelques minutes par jour avant de disparaître en plongée dans leur retraite forestière. Les femelles se font nourrir par les mâles un à deux mois avant la ponte et ce jusqu’à ce que les jeunes puissent être laissés seuls au nid. Elles se perchent juste sous le sommet de grands arbres, en général des mélèzes encore dépourvus de leurs aiguilles, et exposent ainsi, parfois durant des heures, leur large poitrail – elles sont un tiers plus grandes que les mâles – à qui veut les voir. De loin, les rayures sombres qui barrent leur poitrine ne se voient pas, et l’autour apparaît comme une tache blanche piquée au milieu de la forêt sombre. Une à deux fois par jour, elles s’envolent et effectuent de longues orbes planées au-dessus du site choisi. Il ne s’agit pas d’un simple départ en chasse puisqu’elles érigent leurs sous-caudales – les plumes qui masquent la base inférieure de la queue – toutes blanches qui forment alors une sorte de grosse touffe, visible également de dessus car les plumes dépassent de chaque côté de la base de la queue. Si l’excitation croît, elles battront des ailes d’une façon si étrange qu’on les dirait en caoutchouc. Cela ressemble beaucoup au vol battu des busards. Enfin, au paroxysme de l’agitation, elles se lancent d’abord vers le haut, pour mieux plonger ensuite, ailes fermées. La chute se termine brutalement par une remontée en chandelle, ailes encore fermées, comme si la bête avait buté sur un trampolino invisible…Après avoir regagné la hauteur perdue, le vol reprend sa course horizontale. Ces plongeons peuvent être répétés plusieurs fois de suite ou manifestés une seule fois. Enfin, en une longue plongée, l’autour disparaît en sous-bois : l’aire est là !

A l'aire

En Valais, la plupart des buses nichent vers 1000 m, pas trop loin de la plaine. Les aires d’altitude élevée se trouvent principalement dans les vallées latérales où le thalweg dépasse cette cote. Dans la règle, elles édifient leurs aires sur des arbres amis, à l’instar de l’aigle, quelques couples choisissent le rocher.

L’autour, exclusivement arboricole, place son aire à plus de 20 m du sol sur de grands arbres dépourvus de branches dans leur partie inférieure. Chaque couple possède 2 ou 3 aires traditionnelles, regroupées dans un rayon de quelques dizaines de mètres. Les sites voisins, espacés de 1500 m en moyenne, se situent le plus bas possible sur les versants de la vallée du Rhône (donc plus haut en rive droite qu’en rive gauche étant donné la couverture forestière), mais dans les vallées latérales, certains couples se reproduisent très haut, à 2000 m près de Zermatt par exemple.

Les aires rechargées à neuf chaque printemps finissent par casser les branches qui les supportent. Je me souviens d’une aire « fossile », petite bute envahie de ronces, directement sous l’aire reconstruite en étage plus haut ! Elle témoignait d’une longue occupation du site par une succession de générations différentes.

Le menu des rapaces diurnes

La récolte des restes de proies sur l’aire ou dans ses environs immédiats permet de déterminer la nourriture des jeunes. Cette méthode privilégie les grosses proies qui ne peuvent être avalées entièrement, sous-estime les petites qui disparaissent sans laisser de traces. En outre, elle ne donne aucune information hors de la période de reproduction.

On peut bien sûr rechercher les plumées disséminées un partout dans le paysage, mais il est difficile alors de savoir qui est le prédateur : ce pigeon a-t-il été tué par un autour ou dévoré par une buse qui l’a trouvé déjà mort ? L’usage du radiopistage permet d’accroître les chances de découvertes et garantit l’identité de l’auteur du crime, mais cela prend beaucoup de temps.

L’observation de rapaces en pleine action de chasse, que la capture ait lieu ou non, donne une idée des intentions. Mais ces informations restent anecdotiques et ne se prêtent guère à la quantification.

Il n’existe pas d’études précises du régime alimentaire de la buse en Valais. Quelques observations montrent que nos buses se nourrissent, comme dans les régions voisines, essentiellement de micromammifères. Une spécialité locale se retrouve dans les contrées chaudes : les reptiles, notamment la vipère, l’orvet et les lézards sont assez souvent victime de ce rapace. Les restes d’une poule dans une aire témoignent d’une activité de charognard, la buse n’étant pas équipée pour tuer une si grosse proie.

Des restes de proies, os et plumes, récoltés pendant quatre ans dans des aires démontrent que l’autour chasse essentiellement des oiseaux : grives et merles en premier, geais, cassenoix, gélinottes, et tétras-lyre, pics et rapaces ; mais il prend aussi des écureuils et même des lièvres. La comparaison avec les résultats d’une recherche parallèle mené sur le Plateau vaudois, montre que là-bas, la corneille noire et le pigeon ramier constituent à eux deux 60% du régime, tandis qu’en Valais aucune espèce ne dépasse 10% du total. Plus que la présence d’un rapace, c’est son régime alimentaire qui révèle la richesse écologique d’une région

Au nid de l'autour

Un trait, inscrit en avril sur une carte topographique, représente le trajet du vol territorial d’un autour femelle et sa plongée finale dans un massif de conifères vers 1300 m. Il indique où rechercher l’aire dans un rayon de 300 à 400 m.

En juin, les jeunes autours doivent être assez grands pour supporter ma visite sans risquer l’abandon. Dans le monde de la forêt, sauvage, sombre et feutré, la présence humaine se résume à quelques souches marquées par la scie. Le martelage d’une sittelle qui décortique une noisette, la cascade de note d’un rouge-gorge, le chant puissant d’une grive draine, la fuite d’un merle dans le sous-bois, les cris du pinson rappellent la faune des bocages voisins. Pourtant quelque chose a changé : finis les appels de la mésange charbonnière près du village, oubliée la ritournelle de la mésange nonnette dans les trembles. Les trilles de la mésange bleue font place à la mélodie mélancolique de la mésange alpestre, aux appels gutturaux de la mésange huppée et à la monotone complainte de la mésange noire. En prêtant l’oreille, on peut entendre les appels très fins des roitelets huppés. Un petit oiseau brun escalade les troncs : c’est le grimpereau des bois qui a remplacé son cousin des jardins.

J’évite un fourré impénétrable de jeunes sapins, encore humide de rosée, domaine du pouillot véloce et de la fauvette à tête noire qui pénètrent ici grâce à un entrelacs des saules et de sorbiers. Le chant aigrelet de l’accenteur mouchet confirme que nous sommes dans les conifères. Je laisse un perchis d’épicéas. Biotope à éperviers, pour gagner une forêt cathédrale aux grands fûts bien droits, dégagés, sans sous-bois, où la vue porte loin. L’aire doit être dans les environs, amas de branches accroché haut, près du tronc. Voici une cavité de pic, énorme, ovale, presque carrée : le pic noir aussi recherche les grands arbres. Inutile d’imiter son chant, la famille a sans doute déjà quitter les lieux. Sur le sol égal, une bosse, couverte d’herbes et de ronces, au pied d’un grand mélèze ébranché attire mon attention. Pas de rochers, pas de vieilles souches aux environs…serait-ce une ancienne aire d’autour tombée ? L’arrachage des ronces qui l’ont envahie découvre un lacis de branches partiellement décomposées. Le démontage révèle des strates de recharges annuelles et livre des rachis de plumes pourries, des restes d’œufs brisés, des os…Et tout au fond, à demi cachées par les herbes, trois grosses branches de mélèzes, presque enfouies dans l’humus permettent de reconstituer le drame. A force d’être rechargée chaque printemps depuis dix, vingt ou trente ans., l’aire aura pesé trop lourd pour ces branches cassantes comme du verre…Des taches blanches sur la végétation trahissent le nid actuel : le sol est maculé de fientes, c’est bon signe, je monte pour observer d’en haut. Là, au-dessus, un peu à l’ouest, près du « châble » qui facilite l’approche en vol, sur une souche, des plumes délimitent le lardoir où la femelle vient dépecer les proies apportées par le mâle pendant la couvaison. Des plumes de tétras-lyre prouvent que l’autour monte chasser à la lisière supérieure des forêts. Il y a aussi la plumée complète d’un épervier ! Du geai, de la grive musicienne, de la draine et de magnifiques plumes de cassenoix….. encore en tuyaux, donc un jeune. Non, il y en a trop : deux ou trois jeunes. C’est une habitude de l’autour que de retourner chercher toute la famille ; je me souviens d’une aire contenant les ossements de trois jeunes chouettes de Tengmalm. Avant de monter à l’arbre, je jette un coup d’œil dans le couloir : frouuuu, c’est l’envol d’une gélinotte qui se tenait dans le manteau des saules et des vernes. Au-delà, dans le dévaloir herbeux, le soleil brille sur une petite prairie naturelle, toute humide de la récente fonte de l’avalanche, et permet le vol de quelques paillons forestiers : moiré sylvicole, moiré frangepie, sylvandre.

L’escalade, sans une branche jusqu’à l’aire, n’est pas de tout repos : l’autour sait se protéger des visites ! Là-haut, surprise, un couple de mésanges noires a installé son nid dans la structure de l’aire. Ce choix, apparemment dangereux, semble pourtant leur convenir : il n’y a guère de prédation aux abords de l’aire. Le passage du surplomb et le rétablissement sur le rebord de l’énorme plate-forme d’un mètre de haut et un mètre vingt de diamètre exige une bonne maîtrise de l’équilibre. Les poussins en duvet gris, à peine emplumés, projettent leurs serres en avant : il faut se hâter de recueillir les plumes et les os. La récolte est belle avec les restes de hulotte, de deux écureuils, d’un jeune lièvre variable et d’un grand corbeau, ainsi que quelques petits os de mésanges et de turdités, en fort mauvais état, difficiles à déterminer avec précision et quantifier. Le passage d’une petite troupe de beccroisés, à 25 mètres du sol, anime la préparation de la descente en rappel.

De retour au sol, je m’oriente : d’après la carte, une clairière s’ouvre juste au-dessus du site. Pour l’atteindre. Il faut franchir une barre rocheuse : deux chamois s’enfuient. Des traces de fientes signalent un gîte : à n’en pas douter la chouette hulotte réside ici. Après quelques minutes, de chants nouveaux frappent mes oreilles : le rire du pic vert et la ritournelle du pipit des arbres, qui n’apprécient pas les forêts denses, annoncent le mayen proche.

La sortie au soleil provoque l’envol des grives draines et des merles à plastron. Les tieutieutieutieu des sizerins attirent l’attention sur un coin de pâturage abandonné où un massif d’aulnes verts a colonisé un suintement. Dans l’ancien abreuvoir, aménagé près de la source, s’agite une myriade de têtards de grenouilles rousses, et sur le sol humide, presque indifférents au promeneur, des dizaines de papillons butinent: mélitées, cuivrés, azurés, argus…Quel contraste avec le sous-bois sombre, pauvre en insectes. En cette saison, les criquets et les sauterelles, qui animeront les herbages de l’été, ne sont encore que de minuscules larves insignifiantes, mais innombrables.

Vers le chalet, un rouge-queue noir dispute la place à une bergeronnette grise. Au sommet de la clairière, de grands mélèzes, favorisés par les hommes et l’altitude, assurent la transition avec la forêt. Un gobemouche gris, reconnaissable à ses tsic tsic et aux mouvements nerveux de ses ailes, conduit ses vols assassins à partir d’une branche basse qui lui sert de perchoir. Dans un cliquetis d’appels, un venturon mâle, en vol papillonnant, accompagne sa femelle qui transporte des liches pour édifier le nid.

Plus haut, les épicéas font progressivement place aux aroles. De jeunes cassenoix, déjà envolés, mendient bruyamment leur pitance. Une drôle de ritournelle, rututututututut, signale la fauvette babillarde. Enfin, à la lisière supérieure des forêts, je retrouve rouge-queue à front blanc, pouillot de Bonelli et pic vert qui fréquent les mélèzes espacés. L’accenteur mouchet et la fauvette babillarde chante dans la lande à rhododendrons. D’ici, je devine dans la pessière sombre la trouée du dévaloir à proximité de l’aire.

Bibliographie

  • Pierre-Alain Oggier, La Faune, Martigny 1994

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