Bouquetin

De Wikivalais

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Le rut des bouquetins

Malgré sa saison plus tardive encore, le rut du bouquetin est sans doute moins épuisant. Il se déroule en général sur des pentes raides et bien exposées où la neige ne tient guère : ainsi la colonie du Rawyl vient-elle dès novembre aux Ehornettes sur le lac du Zeuzier, par exemple. Même pendant le rut, le bouquetin ne se départit pas de sa nonchalance : les vieux mâles ont établie leur suprématie par des combats durant la belle saison et conduisent chacun une harde de femelles dans laquelle ils tolèrent la présence de jeunes mâles respectueux de la hiérarchie. Cette situation claire évite de longs et épuisants combats en plein hiver.

Un revenant

Le dernier bouquetin helvétique était mort depuis longtemps lorsque sa protection a été inscrite dans la loi fédérale sur la chasse en 1875. Même les mesures de protection prises en Valais dès 1556 n'avaient pas pu enrayer sa disparition que l'on peut tenter d'expliquer – avec le recul – par une conjugaison de facteurs défavorables : invention du fusil, ignorance, surpopulation humaine dans les Alpes et comportement confiant du bouquetin.

Par sa prestance, le bouquetin a alimenté les mythes : n'est-il pas abondamment représenté par les gravures néolithiques, ne figure-t-il pas sur le blason des Grisons ? Mais c'est sa notoriété thérapeutique qui lui fut fatale : il a été poursuivi sans relâche pour ses cornes moulues soi-disant efficaces contre coliques et empoisonnements, pour son sang supposé dissoudre les cailloux, pour son cœur prétendu fortifiant, etc. Enfin, son comportement a facilité la tâche des chasseurs : fidèle à son domaine, recherchant les zones déneigées en hiver et faisant preuve d'une tranquille assurance, le bouquetin est une proie bien facile.

Aujourd'hui, il nous paraît vraiment déroutant que les précurseurs du retour du bouquetin aient commencé par lâcher des hybrides de chèvres domestiques et de bouquetins. Ils n'avaient guère le choix : le cheptel sauvage mondial se réduisait à une soixantaine de bêtes réfugiées dans la réserve royale du Gran Paradiso et le roi d'Italie refusait son concours au programme de réintroduction. D'autre part, les parcs zoologiques – montreurs d'animaux – n'avaient pas encore développé une activité de conservation des espèces rares par le biais de l'élevage. La carence en bouquetins, sa parenté avec la chèvre et un manque de connaissances en écologie ont autorisé cette expérience de réintroduction d'un bâtard. Si la reproduction réussie en captivité a pu faire penser que la chèvre et le bouquetin constituaient une seule et même espèce, le résultat des lâchers a montré que la nature en décide autrement. Les descendants de ce croisements, physiologiquement viables et fertiles, naissent en hiver et ne survivent pas en liberté !

Finalement, ce sont des braconniers-contrebandiers valdotains qui ont livré, entre 1906 et 1917, 13 bouquetins et 22 étagnes au parc zoologique Pierre et Paul de Saint-Gall, contre "espèces sonnantes et trébuchantes"… Dès lors tout est allé très vite : première naissance en 1909 et premiers lâchers en 1911 dans les Grauen Hörner/SG.

Par chance, le manque de connaissance théoriques n'a pas empêché le succès de cette première mondiale. La cause du déclin étant la chasse, il a suffi de l'interdire pour rétablir des conditions favorables, sans qu'il soit nécessaire de reconstituer l'habitat. Les individus provenaient d'une souche résiduelle bien adaptée au site. Le nombre disponible a rapidement augmenté, fournissant les bases de nouvelles réintroductions. Les rares erreurs de lâcher dans des sites inadaptés, comme par exemple au Crêt-du-Midi sur Vercorin, ont été corrigées par les bouquetins eux-mêmes, qui – dans le cas cité – ont quitté les lieux dans la semaine qui suivit leur lâcher, pour s'installer à Bréonna sur Evolène ! Reste ouvert le problème génétique : les 31000 bouquetins qui peuplaient l’ensemble de l’arc alpin en 1993 sont tous issus d’une petite souche résiduelle : quelle perte de diversité génétique !

Le bouquetin en Valais

La recolonisation du Valais a commencé avec la mise en liberté de deux mâles et de trois femelles dans le district franc fédéral du Mont-Pleureur en 1928. Deux disparitions ont été comblées par des mises en liberté en 1929. Après les premières naissance notées dès 1931, quelques bouquetins d’élevage ont été ajoutés en 1933 et 1935. En 1962, malgré les nombreuses ponctions pur d’autres réintroductions, la colonie du Mont-Pleureur comptait quelques 600 bêtes à cheval sur le val des Dix et le val de Bagnes. Après ce succès, en huit lâchers de 1938 à 1943, 28 individus (25 issus d’élevage et 3 capturés à l’Augsmatthorn/BE) ont trouvé la liberté dans les Joli- Bietsch- et Baltschiedertal.

En 1946, l’hôtel Seiler de Zermatt libère un couple de son élevage privé et fonde la colonie du Mattertal qui a été renforcée par des lâchers officiels. La quatrième colonie valaisanne a vu le jour à Loèche-les-Bains, 8 mâles et 4 femelles pris dans la colonie du Mont-Pleureur ont été libérés entre 1956 et 1958.

Ces colonies florissantes ont fourni de nombreux individus pour les réintroductions en Autriche, en France, en Bulgarie et pour des échanges avec divers cantons suisses. Aujourd’hui, le bouquetin semble habiter toutes les régions qui lui conviennent en Valais. Dès 1988, l’effectif dépassait la barre de 4000 individus, répartis dans 18 colonies, ce qui permet de tirer une centaine de bouquetins chaque année.

L’histoire comparée des colonies est riche d’enseignements. Partout, la croissance s’achoppe à la capacité d’accueil du milieu : lorsque la densité augmente, la végétation montre des signes d’abroutissement, la constitution des individus s’en ressent et l’effectif finit par se stabiliser. Les conditions locales modulent ce schéma de bas : à Bagnes et dans la vallée de Saas, la croissance initiale a été bien plus forte que dans l’Aeginatal où des conditions d’hivernage difficile entraînent une forte mortalité. L’effectif final dépend des ressources disponibles : la colonie confinée au sommet du Catogne ne peut dépasser une centaine d’individus, alors que celle de Loèche-les-Bains compte plus de 200 têtes et celle du Mont-Pleureur, qui a débordé sur le val des Dix, au moins600.

En 1994, certaines colonies sont encore en phase d’expansion. Ainsi, à Chamoson-Ardon, ce n’est que depuis la fin des années 1980 que des bouquetins séjournent au Sex-de-Gru en hiver. Au-dessus de Niedergampe également, l’hivernage dans les reboisement des forêts brûlées de la « Südrampe » est récent. A cet endroit des tirs de réduction pourraient s’avérer nécessaires pour protéger les reboisements. Ailleurs, il ne s’agit que d’un choix philosophique : faut-il réintroduire le loup, laisser les effectifs évoluer en dent de scie sous l’effet de famines et de maladies ou intervenir à la place des prédateurs ?

Le bouquetin voyage peu et n’aurait sans doute par reconquis si vite le Valais sans une politique dynamique de captures et de lâchers. Cette sédentarité, jointe aux exigences écologiques du bouquetin qui ne s’aventure guère dans les fonds de vallées, explique la structure en colonies relativement bien séparées les unes des autres dans les Alpes bernoises, entrecoupés de falaises calcaires, permettent une meilleure continuité des populations des Dent-de-Morcles au glacier d’Aletsch.

Bibliographie

  • Pierre-Alain Oggier, La Faune, Martigny 1994

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