Année aux Follatères
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Introduction
Il n’y a pas de morte saison aux Follatères, mais deux périodes de repos relatif, l’une dictée par le froid, l’autre par la sécheresse. La sensibilité des organismes vis-à-vis de ces deux facteurs du milieu va largement influer sur leur calendrier biologique. Pour certains l’année commence en automne et se poursuit pendant la saison froide pour s’achever au printemps. Pour d’autres, le cycle initié au printemps se prolonge jusque dans l’arrière-automne, avec une pause pendant les canicules estivales. Pour échapper à la période critique, beaucoup de plantes se réduisent pendant une partie de l’année à une forme dormante: graines, bulbes, rhizomes. Ainsi les êtres vivants se partagent leur milieu dans l’espace, mais aussi dans le temps. L’étalement de la saison de végétation permet à plusieurs générations de plantes de se succéder dans le même endroit sans interférer, ce qui augmente la diversité floristique du site.
L'hiver
Même au plus fort de l’hiver, Les Follatères offrent rarement le spectacle des paysages enneigés. Grâce à la rareté des brouillards, l’insolation intense chasse rapidement la neige de l’adret. En plein mois de janvier, le botaniste découvrira de nombreuses plantes basses qui profitent de chaque coup de chalumeau pour poursuivre leur développement. L’exposition joue en cette saison un rôle essentiel, car ce n’est pas la température de l’air ambiant qui va permettre la croissance végétale! Seul le rayonnement direct du soleil, favorisé par la limpidité de l’air, peut réchauffer les premiers centimètres du sol. Aussi les pentes tournées vers le sud abritent-elles la plupart des espèces qui poussent en cette saison. Celles-ci sont beaucoup plus abondantes sur le coteau de Branson que sur le Mont-Rosel.
Sur les rochers ensoleillés le promeneur découvrira des algues bleues, des mousses, des lichens, qui demeurent actives pendant l’hiver. La croissance de ces végétaux primitifs est conditionnée par le microclimat très contrasté des roche. Entre-temps les cryptogames sont endormis, s’accommodant aussi bien des intempéries hivernales que de la sécheresse estivale.
Le développement des végétaux terricoles s’inscrit au contraire dans un rythme saisonnier. Chez eux la croissance hivernale trahit une origine méditerranéenne. Ces plantes ont conservé une prédisposition à profiter des hivers doux pour boucler leur cycle avant la sécheresse de l’été. L’activité végétative, souvent commencée en automne, prépare une reproduction printanière.
La végétation hivernale recherche la chaleur accumulée sous l’effet du rayonnement solaire et se compose surtout de rosettes de feuilles appliquée sur le sol. Liée à un ensoleillement intense, elle ne peut se développer si la surface du sol est encombrée de litière ou ombragée par une végétation dense. Aussi cette flore se développe-t-elle surtout au voisinage des rochers, dans les pelouses clairsemées et dans les sous-bois que la chute des feuilles a mis en lumière. Chacun de ces milieux a ses particularités et ses espèces propres.
Les plantes qui colonisent la fine pellicule de terre qui ceinture les affleurements doivent être capables de terminer leur développement très rapidement, car dès le début de l’été le sol se desséchera sur toute sa profondeur. Beaucoup d’entre elles sont des mousses annuelles et d’autres cryptogames à cycle court. Mais ce sont aussi des plantes à fleurs, souvent si menues qu’on pourrait les confondre avec les mousses.
Dans les pelouses clairsemées, des rosettes hivernales de plus grande taille font des taches vertes qui contrastent avec le brun gris de la végétation desséchée. Parmi elles de nombreuses plantes à bulbe, orchidées, liliacées, et des pluriannuelles comme la Joubarbe des toits et le Chardon penché. Profitant des sols plus profonds, elles sont moins pressées de terminer leur cycle que les naines des sols superficiels. Sur les plages de terre nue entre les plantes vivaces, les Mousses hépatiques font des dessins dichotomiques.
La lumière est également importante au niveau du sol dans la chênaie de La Lui, avant que les bourgeons ne débourrent. De nombreux végétaux restés verts en profitent ; la Pervenche, le Lierre et le Grémil bleu-pourpre forment par endroits de véritables tapis. Un regard attentif décèle aussi des rosettes d’orchidées et plusieurs fougères méridionales, comme l’Asplénium de Haller, l’Asplénium doradille et le Polypode denté, dont les spores arrivent à maturité en plein hiver.
Les prémisses du printemps
Le début de l’année voit se succéder plusieurs vagues de floraison. Dès le mois de mars, les espèces à cycle court qui ont réalisé leur croissance au cours de l’hiver entrent en scène.
Beaucoup sont partiellement autogames ou vivipares, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas forcément besoin d’être visitées par les insectes pour se reproduire. Cette faculté leur permet de se perpétuer malgré les impondérables météorologiques du début de l’année.
Sur la marge de terre fine qui borde les rochers se presse déjà une foule de plantes minuscules. La plus précoce, l’Erophile printanière, commence à fleurir au mois de février dans les endroits les plus abrités. Beaucoup plus rare, la Gagée des rochers ne tarde pas à entrouvrir à son tour son périanthe jaune.
Modeste et effacé, ce tapis lilliputien mérite qu’on l’observe de près, car la floraison révèle une richesse floristique insoupçonnée : aux Erophiles en fruits se mêlent la Saxifrage tridactyle, l’Alysson, la Sabline naine, divers Scléranthes. Parmi ces annuelles apparaissent de minuscules plantes à bulbes, comme la Gagée et le Pâturin mignon. Si le sol est acide, on trouvera la Véronique du printemps et le Gaillet du Piémont, remplacés sur calcaire par la Véronique précoce et l’Hornungie des pierres. On peut distinguer ainsi plusieurs associations végétales, rares et spécialisées : Hélianthème à feuilles de saules, Scléranthe des collines, Sagine ciliée, Trèfles strié…
Pour les plantes basses de la forêt qui sont pollinisées par des insectes, il est tout aussi urgent de fleurir, avant que la frondaison ne plonge le sous-bois dans la fraîcheur et la pénombre. En février déjà, la fleur rose du Bulbocode s’épanouit au ras de sol, parmi les feuilles mortes. Ce proche parent du Colchique abonde à la lisière de la chênaie de La Lui, mais manque complètement sur le Mont-Rosel, car l’ensoleillement hivernal y est insuffisant.
Puis ce sont les Corydales, les Hellébores, les Hépatiques. Les Primevères, et enfin les Violettes et les Pervenches. Jusqu’au cornouiller mâle qui se couvre de fleurs avant que les arbres qui le dominent ne lui fassent de l’ombre.
C’est ainsi que les premières fleurs apparaissent aux deux extrémités du gradient de profondeur des sols : d’un côté ce sont les naines des sols pelliculaire, de l’autre les printanières des sous-bois.
Dans les pelouses, les plantes en fleur à cette époque sont pour la plupart des émissaires de ces deux milieux voisins : le Céraiste à cinq étamines, la Potentille pubescente et le Bulbocode s’insinuent entre les touffes de graminées encore endormies. Parmi les vraies espèces de pelouses, les seules à fleurir si tôt se reconnaissent à leur tempérament continental : elles sortent du sommeil hivernal pour commencer leur cycle en fleurissant. Les plus typiques sont la Pulsatille des montagnes, l’Oxytropis de Haller, la Laiche humble et l’Adonis du printemps. Au contraire des méridionales, ces quatre espèces ne recherchent pas le réchauffement passager des belles journées d’hiver. L’Adonis et l’Oxytropis sont même liés aux versants nord, qui ne voient guère le soleil pendant des mois. Ils évitent ainsi un réveil et une floraison prématurés.
Le printemps
Dans la plupart des groupement herbacés, la palette des plantes en fleurs va brusquement s’étoffer. C’est que le printemps est la meilleure période de l’année, aussi bien pour la croissance que pour la reproduction. Entre les sautes d’humeur du climat hivernal et les sécheresses de l’été, c’est une débauche passagère de couleurs vives, une bousculade de signaux visuels adressés aux insectes pollinisateurs.
Ce ne sont pas seulement les abeilles domestiques qui profitent de cette aubaine. Une multitude d’hyménoptères sauvages, de papillons et d’insectes les plus divers se partagent la manne. Certains n’ont pas de préférence bien marquée et visitent des essences variées. D’autres se limitent à certaines fleurs, comme la lourde Cétoine dorée, qui recherche la prodigalité des Eglantines et de la Viorne. Les fraîches couleurs de ce microcosme cachent pourtant bien menaces pour le ballet des butineurs, car de nombreux prédateurs et parasites hantent les lieux. Parmi les plus perfides se trouvent les araignées-crabes Thomises, qui épousent la teinte des corolles dans lesquelles elles sont tapies.
Dès la fin d’avril la plupart des naines qui colonisaient les sols les plus superficiels terminent leur floraison et se dessèchent. Beaucoup sont annuelles et achèvent ainsi leur existence au moment où autour d’elles la vie se réveille. Il était temps ! Déjà le soleil intense déshydrate la fine couche de loess, détruisant les semis de plantes vivaces qui y ont germé. Ici seule une vie éphémère est possible.
Par contre, dans des poches de sol à peine plus profondes, un mélange d’annuelles et de bulbeuses de plus grande taille prend la relève. La plus spectaculaire est l’Oraya à grandes fleurs, dont les milliers d’ombelles forment des ceintures blanches autour des rochers. Parmi les autres annuelles figurent la Crupine vulgaire, le Trèfle des champs, le Trèfle couché et le Silène arméria. Les géophytes sont représentées par le Muscari à toupets, les Orchis punaise et bouffon, le Pâturin bulbeux et l’Ail à tête ronde. Comme les précédentes, ces espèces savent disparaître avant que la sécheresse devienne trop intense. Mais pour elles ce moment critique arrive plus tard, en juin ou même en juillet.
La floraison des orchidées – Orchis bouffon, brûlé, mâle, pâle, punaise, pyramidal et sureau, Acéras homme pendu – attire chaque année une légion d’amateurs. Dans la pelouse les espèces orientales comme la Scorsonère d’Autriche et la Stipa de Joannis voisinent avec des occidentales comme la Laitue vivace et la Stipa française. La Saxifrage bulbifère, le Lis anthéric forment des colonies lâches. Toutes ces espèces se hâtent de fleurir avant d’être étouffées par la pression des graminées qui dominent ce milieu : Stipa chevelue, Fétuque valaisanne, Fléole fausse, Koelérie luisante, Pâturin à feuilles étroites. Celles-ci en effet ne tardent pas à se développer à la faveur des beaux jours. Leurs feuilles s’étalent et privent de lumière les plantes de petite taille. En profondeur leurs racines monopolisent les réserves d’eau du sol, sevrant les plantes moins adaptées à la sécheresse.
Pour les végétaux incapables de trouver leur place dans la société fermée des groupements naturels, les milieux conditionnés par l’homme peuvent offrir un ultime refuge. Parmi ces « mauvais herbes » d’origines très diverses se trouve une forte délégation de méridionales, comme la Gesse sphérique et le Bugle jaune, qui trouvent dans le vignoble de Branson un environnement propice. Le mois d’avril avait déjà vu la floraison de la Gagée des champs, des Muscaris et du Pastel des teinturiers. C’est au tour maintenant du cortège désordonné des Véroniques rampantes, des Bromes annuels, des Tuniques, des Vesces et des Pavots de parer les talus herbeux qui quadrillent le coteau. Dans les friches, l’Asperge déploie ses fines ramifications à côté de la Tourette, droite comme un i. Fantaisie des formes que permet une concurrence réduite : ce qui compte ici n’est pas d’exploiter au mieux les ressources du milieu, mais de résister aux interventions sporadiques de l’homme.
Pour les plantes de rochers, le réveil est en général plus tardif, mises à part quelques crucifères spécialisées telles la Vésicaire renflée et la Lunetière, dont les silicules se développent déjà en mai. Il en va de même pour les lisières ; ici ce sont les Arabettes (a. pauciflore, A. dressée, A. nouvelle, A. tourette) qui témoignent de la précocité de cette famille.
L’été
A partir du mois du juin le rôle prépondérant de l’eau va s’étendre jusqu’ à la lisière de la forêt. Pourtant quelques plages verdoyantes subsistent parfois à proximité des rochers. On y trouve de nombreuses annuelles en pleine floraison. La surprise est encore plus grande lorsqu’on s’aperçoit qu’il s’agit de plantes de milieux marécageux, comme le Jonc des crapauds, la Petite Centaurée élégante et la rarissime Blackstonie tardive. La raison de cette présence déconcertante se trouve dans le ruissellement de l’eau sur les roches moutonnées, qui en se concentrant sur de petites surfaces peut en détremper le sol jusqu’en été. Mais l’avortement du phénomène lors des années sèches confère à ce milieu un caractère sporadique, dont seules les annuelles peuvent tirer parti.
Ailleurs, dans les pelouses, seules restent en activité les plantes adaptées morphologiquement à la sécheresse. Au contraire des printanières, ce sont pour la plupart des plantes pérennes, à enracinement profond. Certes, quelques annuelles et géophytes fleurissent en été, mais il s’agit surtout de parasites, comme les Euphraises, les Orobanches et les Cuscutes, qui puisent chez leur hôte l’eau nécessaire à leur développement. Déjà les feuilles tendres et sans protection des orchidées se recroquevillent. Le feuillage filiforme du Lin à feuilles fines, de l’Aster linosyris, des graminées, composées et ombellifères estivales résiste beaucoup mieux à la déshydratation. Chez la laitue effilée, le limbe très réduit est secondé par des languettes assimilatrices appliquées sur la tige.Chez une autre Laitue, la Serriole, il est soustrait aux excès de soleil par son orientation sur un plan vertical . Chez les Lychnis, les Oxytropis, l’Absinthe et la Potentille argentée, un épais feutrage de poils recouvre les stomates, limitant ainsi les pertes d’eau. Cette réduction de l’appareil foliaire, sa protection par des poils ou des cuticules cireuses deviennent la règle, affectant profondément la physionomie du tapis végétal, Le vert gai du printemps s’évanouit. La steppe affronte l’été sous un aspect triste et austère.
Dans les pelouses calcinées le Grillon s’est tu. Le chant de la canicule, plus sec, est celui des Cigales. Comment ne pas penser à la Méditerranée ? Il suffit de frôler au passage un plant d’Hysope ou d’Absinthe pour que l’air surchauffé s’emplisse de senteurs provençales. Au bord des chemins, les Hélicelles, petits escargots typiques des milieux secs, ont fui le sol brûlant et font de curieuses grappes au sommet des tiges sèches, comme on en voit sur le littoral.
Près des rochers, la terre fine devient pulvérulente, à peine retenue par des débris d’annuelles et les lichens racornis. La vie semble avoir déserté les espaces dénudés. Pourtant c’est ici que vivent plusieurs espèces de Criquets aux mœurs silencieuses et discrètes. On rencontre aux Follatères les Oedipodes germanique et bleuâtre, le Criquet italien, ainsi que le bien rare Sphingonotus bleu, lié aux milieux très ouverts. Grâce à leur robe chagrinée, dont la teinte imite à la perfection les nuances du sol, ces insectes passent inaperçus jusqu’à ce qu’ils s’enfuient sous les pas du promeneur. L’œil suit alors un éclair coloré, tantôt rouge clair, tantôt bleu azur, qui s’évanouit aussi subitement qu’il est apparu ! Juste avant de se laisser retomber, l’insecte a replié ses ailes dans l’étui des élytres, disparaissant au regard de l’importun médusé.
Nous voici au cœur de l’été, moment critique pour les plantes vivaces de la pelouse. Malgré leur sobriété, elles aussi vont souffrir de la sécheresse. Chaque touffe étendant sa surface de drainage, une lutte invisible mais implacable l’oppose bientôt à ses voisines. De cette rivalité, qui limite la densité du peuplement, résulte l’aspect clairsemé si typique des pelouses steppiques. La sévérité des conditions estivales est pourtant paradoxalement, source de diversité. C’est en effet à elles que les annuelles et les géophytes printanières doivent de trouver les espaces libres nécessaires à leur épanouissement.
Si le sol de la pelouse se dessèche sur toute son épaisseur, il n’en va pas de même aux lisières de la forêt, ni dans les endroits rocailleux, en particulier dans les éboulis. Ici il reste toujours un peu d’eau en profondeur, ce qui permet aux plantes à racine pivotante de s’imposer par leur activité estivales.
Dans les lisières s’épanouissent le Buplèvre en faux, le Dompte-Venin, l’Origan, le Mélampyre crêté et bien d’autres. Par endroits le Baguenaudier agite dans le vent ses gousses renflées comme des baudruches. De nombreux insectes élisent domicile dans ces milieux toujours verts en été, comme la Phanéroptère, le Barbitiste et le Leptophyès. Ces trois sauterelles à longues antennes et à pattes graciles se plaisent dans l’architecture complexe des dicotylédones de la lisière. C’est aussi ici que de nombreuses araignées tisseuses trouvent les supports sur lesquels elles arriment leurs toiles. Celle de l’Argiope, renforcée par un zigzag central, est l’une des plus typique.
En altitude, la composition des lisières se modifie progressivement. Vers 800 m, la Fleur du Jupiter remplace la Coquelourde et le Peucédan d’Autriche remplace celui de Vénétie. La Callune et le Genêt ailé font leur apparition, ainsi que la Viscaire. Le Synthomis, un papillon de velours noir aux allures du Zygène, très sensible aux pesticides, possède encore ici quelques populations.
Dans les éboulis aussi le mois d’août est la période la plus vivement colorée et la plus active. La tête des Echinopes bleuit et se charge d’insectes butineurs. La hampe dorée des Molènes se dresse dans le ciel bleu, alors que le Rumex en écussons et la Gesse des buissons se traînent dans le cailloutis. Avec un peu de chance on découvrira la Laitue effilée, le Pois du senteur ou d’autres raretés qui affectionnent ce milieu souvent remis en question. Parmi les gros blocs se trouve parfois le Podisme, une sauterelle trapue et maladroite qui se laisse tomber dans les interstices lorsqu’elle est inquiétée. Cette curiosité zoologique se rencontre habituellement en altitude. Les éboulis du Mont-Rosel constituent pour elle un refuge abyssal peu commun.
Pour toutes les plantes estivales, la résistance à la sécheresse ne garantit pas à elle seule la survie. Elles doivent encore échapper à l’appétit grandissant des insectes, qui se multiplient et croissent dans la chaleur de l’été, alors que la masse des végétaux verts s’amenuise de jour en jour. Le climat réduisant les possibilités de régénération, il est d’autant plus important pour les végétaux de se prémunir contre la morsure des phytophages. Ce n’est pas par hasard si les principes odorants ou amers, souvent recherchés pour leurs vertus médicinales, sont plus largement répandus et concentrés chez les plantes des milieux secs : Hysope, Armoises, Sésélis, Thym serpolet… Ces substances sont autant de protections contre les insectes.
Certains revêtements épidermiques, par exemple des glandes et des cuticules visqueuses, entravent et dissuadent le consommateur éventuel : au point que des insectes de passage s’engluent et périssent parfois sur la tige de la Bugrane jaune ou du Silène à petites fleurs.
Mais le stockage à l’intérieur même des tissus reste la défense la mieux développée chez les familles estivales : des graminées aux composées, en passant par la crassulacées, ombellifères et labiées. Imprégnations de silices, latex, alcaloïdes, tannins, essences, tout est mis en œuvre pour rendre les tissus impropres à la consommation.
Malgré toutes ces précautions, chaque plante a ses ennemis, spécialisés dans l’art de déjouer ses défenses. Ainsi la chenille de chaque espèce de Sphinx se développe aux dépens d’un nombre limité de plantes-hôtes peu digestes (Euphorbe, Troène, Pin). Celle du Grand Apollon vit surtout sur l’Orpin blanc. Le Porte-Queue se nourrit d’ombellifères.
En comparaison de la cohorte des spécialistes, les espèces polyphages sont peu nombreuses. Pourtant certaines d’entre elles peuvent jouer un rôle considérable par leur abondance. Pensons à la foule des sauterelles qui animent la pelouse de leur chant opiniâtre vers la fin de l’été. Leurs goût sont éclectiques, certaines allant jusqu’à se nourrir de chair fraîche si l’occasion s’en présente. Leur prolifération certaines années, sans jamais dévaster les groupements naturels, porte sûrement le coup de grâce aux végétaux à bout de souffle et mal adaptés au milieu.
Cette multitude végétarienne sert à son tour de pitance à de nombreux prédateurs. Faune souvent féroce, mais fragile, car sa survie dépend de nombreux facteurs. Condamnées à une faible densité par leur position dans la pyramide alimentaire, les populations de prédateurs sont les premières menacées lorsque le milieux est perturbé. Ainsi les grands Sphécides, sortes de guêpes chasseresses, n’ont plus guère été vus aux Follatères depuis les années 50.
Si les Mantes religieuses sont encore abondantes, on peut craindre pour l’avenir de la Saga. Pourtant, comme la Mante, la Saga capture des sauterelles à l’aide de ses pattes antérieures munies de pointes acérées. Sa détente moins fulgurante que celle de la Mante l’oblige à attendre la nuit pour surprendre ses proies dans l’obscurité. Ce grand orthoptère dépourvu d’ailes est si peu mobile et si rare que trouver un partenaire devient pour lui problématique. Seule la parthénogenèse, phénomène curieux par lequel la reproduction peut se faire sans fécondation, permet à la population de subsister. Le sort des mâles chez les Sagas est encore plus définitif que chez les Mantes : ils ont tout simplement été rayés de la liste de la Création…
Mais revenons au monde des plantes, d’un symbolisme plus serein en cette fin d’été. Dès la mi-août les ardeurs du soleil diminuent, permettant à la pelouse de trouver un second souffle. C’est l’occasion pour l’Œillet des Chartreux, la Véronique en épis et quelques autres d’ouvrir leurs derniers boutons. Mais c’est aussi pour les espèces tardives le moment de s’épanouir enfin : Séséli annuel, Diplachné tardif, Pied de poule, Aster linosyris. Avec un peu de chance on trouvera la rosette, puis la hampe fleurie du Spiranthe d’automne, petite orchidée aux fleurs délicates et insignifiantes. Dans la chênaie, la lente maturation des cornouilles suspend à la frondaison des gouttes de sang luisantes, qui vont bientôt tomber au sol en prenant une teinte pourpre sombre.
L’automne
La douceur de l’automne permet aux ultimes floraison de produire des semences, aux plantes sensibles de s’aoûter avant les premiers froids. Lentement les forces végétales refluent dans les organes souterrains et sous les écorces. Les feuilles jaunissent, se recroquevillent et, mis à part celles des chênes, se détachent.
Mais alors que la plupart des planes aspirent au sommeil et se replient sur elles-mêmes, d’autres croissent discrètement au ras du sol. Que les jours se raccourcissent, que la morsure du gel dénude et fige le paysage, peu importe ! Les rosettes impavides développent leurs nouvelles feuilles jusque tard dans l’année, à la faveur du soleil bas et de la douceur hallucinée des jours de fœhn.
Ainsi se poursuit le cours des saisons, sans que jamais la palpitation de la vie cesse d’être perceptible. Au cœur même de l’hiver, il suffit d’un rayon de soleil pour que se fasse entendre le chant solitaire et hésitant d’une sauterelle attardée.
Bibliographie
- Raymond Delarze, Les Follatères grandeur nature, Martigny, 1988
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