Aménagement du territoire
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La camargue valaisanne
Au début du XIXe siècle, l’agriculture suffit à peine à subvenir aux besoins de la population valaisanne. La plaine du Rhône est régulièrement ravagée par les crues et se trouve en grande partie recouverte de marais qui sont des foyers de malaria (notamment dans la plaine de Tourtemagne et de Martigny). Impropre à la culture, chevaux et taureaux sont laissés en liberté dans les pâturages communaux qui bordent le fleuve constitués de zones humides et d’îlots de sable et de gravier. La base de l’alimentation, à savoir les céréales, les pommes de terre et les fèves est fournie par les coteaux. Les vignes produisent un vin abondant mais médiocre. Le commerce est limité, le trafic étant assuré par de petits muletiers, colporteurs et voituriers. La route du Simplon est le seul grand axe de communication.
Les années 1816 et 1817 sont marquées par une famine qui affecte une population de plus en plus pauvre. Les mendiants sont légions et les petits larcins en recrudescence. Ces conditions de vie difficiles poussent les Valaisans à s’expatrier, d’abord comme mercenaires à la solde des princes européens, puis dès 1818, vers les pays d’outre-mer. Ces départs mal ressentis soulèvent à nouveau l’idée d’un endiguement du Rhône et d’une mise en culture des terrains de plaine par une mobilisation des forces inactives au travail de défrichement. Toutefois, rien n’est réellement entrepris, ni encouragé. Des « barres » ou « barrières » (digues) isolées et locales sont réalisées sans coordination afin de préserver quelques terrains contre l’érosion du Rhône et ceci principalement à proximité des localités. Ces ouvrages de protection constitués le plus souvent par des arbres et des fascines (assemblage de branchages) chargées de gravier étaient installés de manière oblique au courant et rejetaient les eaux sur la rive opposée. Source de conflits permanents, ces digues « offensives » sont construites par des populations riveraines épuisées par les nombreuses journées de corvées, qui étaient encore appelées il y a quelques décennies « manœuvres ». Ces digues furent interdites dès 1833, remplacées par des digues longitudinales ou « douves » et des digues transversales perpendiculaires aux berges, appelées « traversières ».
La déforestation intense du Moyen-Age et la fin du Petit Age Glaciaire (avancée généralisée des glaciers dans l’arc alpin entre 1550 et 1850) entraînent des précipitations plus abondantes et une érosion accrue des versants qui sont à l’origine de crues catastrophiques plus fréquentes. Les inondations désastreuses du Rhône de 1834, 1839, 1855, 1857 et 1860 en témoignent.
Celle de 1860 fut de trop ! Un endiguement systématique du Rhône s’impose alors, non plus uniquement pour des questions de protection des terrains riverains et des voies de communication existantes. Le Valais bercé par une vie agricole archaïque encore largement vivrière en 1850 doit se moderniser pour fournir à la population une meilleure qualité de vie et les moyens matériels d’y rester. Il faut développer l’agriculture dans la plaine en assainissant les terres marécageuses et développer le tourisme et l’industrie en améliorant les voies de communication. Le Rhône, libre de ses mouvements et de ses débordements doit être « corrigé » si l’on veut faire du Valais une « nouvelle Californie »!
La première correction du Rhône
Suite à une demande du Conseil d’Etat, la Confédération helvétique constituée depuis 1848 décide en 1863 d’accorder une subvention d’un tiers du coût des travaux de la correction du Rhône en Valais sur une durée de 12 ans. On adopte un système d’endiguement composé de deux digues parallèles en terre ou en gravier, appelées généralement « douves », destinées à contenir les plus hautes eaux. Entre ces digues, on construit des « épis » (digues perpendiculaires aux berges du fleuve) en vis-à-vis de manière à former un lit mineur en resserrant le courant et en augmentant ainsi sa vitesse par souci d’évacuer rapidement les volumes d’eau et d’alluvions jusqu’au lac Léman. Associées à cet endiguement, des coupures de méandres sont également envisagées, afin de rendre le tracé du Rhône plus rectiligne. La coupure du Leukerfeld près du village d’Agarn est un bel exemple de ce type d’intervention et le tracé de l’ancien méandre est encore aujourd’hui observable dans le paysage !
Dès 1870, on constate que malgré les endiguements, les plaines basses restent généralement incultes et insalubres, les digues de pierre et de sable empêchant les eaux des vallées latérales de s’y jeter. De Brigue jusqu’au lac Léman, les plaines marécageuses délimitées entre les cônes de déjection sont alors drainées par une série de canaux secondaires connectés à un canal collecteur principal qui débouche plus à l’aval dans le Rhône. A la suite de ces travaux qui se termineront en 1884, l’arboriculture se développe alors déjà dans la plaine.
Les crues du Rhône, toujours d’actualité, perturbe la première phase de travaux de 1863 à 1883 et les inondations se succèdent: 1866, 1868, 1871, 1873 et 1883.
Malgré ce resserrement du lit du Rhône, ce corsetage, on constate dès les années 1870 que le lit du fleuve continue à s’exhausser par rapport au niveau de la plaine. On drague alors les atterrissements et on rehausse les digues en 1877 et en 1883. Toutefois les hautes eaux de juillet 1883 entraînent des brèches dans les digues à Granges, Bramois, Conthey et Chamoson. Un réhaussement des digues est à nouveau réalisé en 1884 et de 1885 à 1893, on tente de diminuer la largeur du lit mineur en prolongeant et en exhaussant les épis.
La crue de 1896 et surtout celle de 1897, une nouvelle fois, inondent une vaste étendue de la plaine du Rhône et détruisent les récoltes. Le moral de la population valaisanne en sera profondément affecté. L’exhaussement du lit du Rhône par rapport à la plaine ne semble pas être maîtrisé par les aménagements de la Ière correction du Rhône. Les affluents charrient une quantité considérable de matériel vers la plaine, exhaussent toujours le lit du Rhône et les terrains cultivés se transforment à nouveau en marécages. Pour y remédier, on procède à un nouvel exhaussement des digues en utilisant les graviers extraits du lit (de 1898 à 1906), on accomplit « l’extinction » des torrents des vallées latérales (diminution des apports sédimentaires notamment par la création de successions de petits barrages dans le lit des torrents) afin de diminuer l’atterrissement dans la plaine et on envisage même le colmatage des bas-fonds, technique qui fut beaucoup employée dans la vallée de l’Isère.
Cette technique du colmatage est rapidement remplacée par une rénovation des canaux de drainage de la plaine qui sont alors incapable d’évacuer les eaux stagnantes. Ces travaux qui débutent en 1910 reçoivent une impulsion décisive suite à la première guerre mondiale et les besoins alimentaires qui en découlent, et dans une moindre mesure par la nécessité de combattre le chômage. Ils se terminent dans les années 1930. L’endiguement du Rhône et les travaux de drainage de la plaine permettent l’assainissement de près de 7000 ha dont 4000 ha dans le Bas-Valais.
Les mutations d'un paysage
Dès la deuxième moitié du XIXe siècle, le paysage de la plaine du Rhône se transforme. Les grands travaux d’infrastructure débutent. Il s’agit alors de moderniser le Valais et de le désenclaver. En 1859, on inaugure la ligne de chemin de fer Le Bouveret-Martigny et une année plus tard, le train arrive à Sion. En 1868, il est à Sierre et dix ans plus tard à Brigue. Le réseau routier se développe dans les vallées latérales (Val d’Hérens, Val d’Anniviers) et des ponts sont construits sur le Rhône afin d’améliorer la communication entre les deux rives du fleuve. L’émigration valaisanne régulière à partir des années 1850 diminue dans les années 1890. Et c’est à partir de ces années que le tourisme alpin semble éclater en Valais si l’on observe la progression du nombre d’hôtels dans les stations d’altitude : un hôtel en 1890 à Champex, 12 en 1908, 9 hôtels et pensions à Zermatt en 1890, 28 en 1910 ! Au tournant du siècle, le Rhône est certes endigué, mais il déborde encore régulièrement et dépose des alluvions fins sur les terrains cultivés. Les marais sont à nouveau présents, la Camargue valaisanne n’a pas tout à fait disparu. Des dunes de sable se forment dans la région de Martigny, d’une hauteur atteignant les quinze mètres, elles sont alimentées en alluvions du Rhône transportés par le vent.
L’agriculture se développe à la suite de l’endiguement du Rhône mais reste tributaire de la qualité de celui-ci. De plus, elle se heurte à un morcellement extrême de la propriété avec en 1874 une moyenne de 41 parcelles par famille ! Ce n’est que dans l’entre-deux-guerres qu’un remaniement parcellaire aura lieu permettant une rationalisation de l’agriculture valaisanne.
Dès 1890, une industrie se développe aussi dans la plaine du Rhône, alléchée par l’importance des ressources hydrauliques et l’énergie électrique qui en découle. En 1897, Lonza (production d’acides et d’engrais) s’installe à Viège et Gampel, en 1904, Ciba (produits chimiques) s’installe à Monthey et en 1905, c’est Aluminium-Industrie AG qui s’établit à Chippis . Pour cette dernière, un aménagement hydroélectrique exploite la chute entre la Souste et Chippis. Un canal à ciel ouvert, construit au début du siècle, conduit les eaux du barrage de la Souste à la galerie d'amenée à travers le Bois de Finges.
Progressivement, les marais sont drainés à nouveau, les dunes de sable sont utilisées pour combler les zones humides et le paysage jusqu’alors en connexion étroite avec le Rhône s’en éloigne pour suivre sa propre dynamique, dictée par l’économie agricole, industrielle et touristique.
La deuxième correction du Rhône
De 1907 à 1928, on procède à des travaux d’urgence d’exhaussement et de renforcement des digues. Les crues catastrophiques de 1920 et de 1935 révèlent une nouvelle fois que le système d’endiguement n’est pas optimal et que la plaine du Rhône reste menacée.
Dès 1936 débute la IIe correction du Rhône caractérisée par l’adoption d’un nouveau profil avec un lit mineur rétréci par des cordons continus longitudinaux en enrochements qui s’appuient sur les têtes d’épis. Les espaces entre les épis sont comblés par du matériel dragué dans le lit du fleuve et on exhausse une nouvelle fois les digues.
Depuis la fin des travaux en 1961, la tendance à l’exhaussement du lit du Rhône s’est transformée en érosion et se traduit par une incision du lit. Cette érosion ne s’explique pas uniquement par le resserrement du profil. Dans de nombreux bassins versants des vallées latérales, on construit des barrages à partir de 1935 afin d’en exploiter l’énergie hydraulique. Les conséquences sont la perturbations des débits à l’aval et la rétention par les lacs d’accumulation à l’arrière de ces ouvrages d’une grande partie du matériel qui était jusqu’alors déposé dans la plaine du Rhône.

